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Cinéma
La critique de Jean-Louis Requena © DR

| Jean-Louis Requena

La critique de Jean-Louis Requena

Jusqu'à la garde - Film français de Xavier Legrand – 95’

Le film commence par une très longue scène (16 minutes !) ou la juge de conciliation lit, devant un couple séparé, Miriam (Léa Drucker), et Antoine (Denis Ménochet) un long texte qui définit la garde alternée de leur fils Julien âgé de 11 ans (Thomas Giora) : un weekend sur deux, son père viendra le chercher au domicile de son ex-épouse. Miriam à l’apparence frêle, paraît mal à l’aise, attentive, craintive. Antoine au physique imposant, paraît calme, déterminé. Il réfute les assertions de son ex-femme, se plaint des obstacles que l’on dresse pour avoir accès à son fils. Le malaise est palpable, d’autant que Miriam souligne la violence de son ex-mari. Est-ce vrai ou faux ? Mystère du couple qui, par la lente mais inexorable érosion d’une vie commune d‘une vingtaine d’année (leur fille ainé Joséphine a 18 ans), se délite dans l’amertume et le reproche. Mais Antoine affirme qu’il aime encore sa femme et qu’il n’est pas violent : il veut voir son jeune fils un weekend sur deux, c’est son droit ! Déjà, leur fille ainée, Joséphine, s’éloigne du groupe familial et rejoint Samuel (Mathieu Saïkaly) son petit ami. L’enjeu se concentre donc sur le jeune garçon qui, par sa seule présence (ou non) auprès de son père, déclenche une mécanique infernale.

C’est une banale affaire de divorce qui traite de désamour, de tension et enfin de violence. C’est une banale tragédie contemporaine de violence conjugale intolérable dont nous apprenons chaque jour l’énormité du phénomène : 200 femmes meurent chaque année en France sous les coups de leurs conjoints.

Xavier Legrand, réalisateur et scénariste dont c’est le premier long métrage, présente un parcours atypique dans l’univers du cinéma français. C’est un comédien confirmé, ancien élève du Conservatoire national supérieur d’Art dramatique de Paris. Depuis dix ans, il travaille au sein de troupes théâtrales importantes comme le TNP de Villeurbanne, le TNP de Strasbourg, etc. De fait, par son parcours artistique, il côtoie les grands textes qui sont la quintessence du théâtre à son plus haut niveau : William Shakespeare, Molière, Anton Tchekhov, Harold Pinter, etc. Ces textes ont dû, en quelque sorte, perfuser dans son scénario, sa direction d’acteurs qui est ici magistrale. Nous sommes immergés dans un premier long métrage de haute volée, d’une maîtrise confondante à tous niveaux : l’image/cadrage de sa chef opératrice Nathalie Durand, travail sur le son, en post- production, particulièrement soigné. Dès sa première œuvre, Xavier Legrand a compris l’importance de la bande-son qui renforce la narration : les bruits sont dérangeants (sonneries de téléphones stridentes, bips insistants de la ceinture de sécurité non bouclée, interphone grésillant, klaxons de voiture glaçants, etc.). Antoine qui, dans le déroulé du récit, apparaît comme un prédateur en devenir, est « signalé » par ces sons désagréables qui agacent le spectateur. C’est du grand art !

Le scénario nous propose un découpage inventif : plusieurs scènes « clés » se répètent en crescendo d’intensité comme des variations musicales autour d’un thème d’exposition. Le bruitage sonore qui annonce les apparitions d’Antoine monte progressivement en volume jusqu’au point culminant. C’est du cinéma organique qui nous travaille au corps, nous fouaille et brise l’invisible barrière qui sépare l’acteur du spectateur par le médium de l’émotion.

Ce film qui relate une histoire hélas ordinaire, la violence conjugale, est transcendé par une mise en scène au cordeau qui ne laisse pas de répit aux spectateurs : c’est un thriller matrimonial. A la Mostra de Venise 2017, le « buzz » a été immédiat : il a obtenu le Lion d’Argent du meilleur réalisateur et le Lion du futur pour le meilleur premier film. A Saint-Jean-de-Luz en 2017, le prix du jury. C’est mérité. Xavier Legrand est un nom à retenir, tant il nous a captivés par son réalisme sec à la Pialat, sans pathos, son suspense insoutenable à la façon d’Hitchcock (« Fenêtre sur Cour »). Il est fort rare, surtout en France, de rencontrer une première œuvre cinématographique de cette hauteur.

Jean-Louis Requena

 

 

 

 

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