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Cinéma
La critique de Jean Louis Requena © DR

| Jean-Louis Requena

La critique de Jean Louis Requena

« Une grande fille » - Film russe de Kantemir Balagov – 137’

Leningrad 1945 : premier automne qui suit la fin de la « Grande Guerre Patriotique » (juin 1941 - mai 1945). Durant celle-ci, Leningrad a subi un siège de 872 jours (8 septembre 1941- 27 janvier 1944). Le bilan humain est effroyable : 1,8 millions de soviétiques, combattants ou civils, sont morts de froid, de faim, de violences de toutes sortes. Dans un hôpital militaire dirigé par le médecin chef Nikolaï Ivanovitch (Andrey Bykov), une aide-soignante, Iya (Viktoria Miroshnichenko), grande blonde filiforme surnommée la girafe, mutique, dévouée, s’occupe avec compassion, de soldats mutilés. Dévouée à son labeur, elle s’exprime peu, cadenassée sur elle-même, terrassée de temps à autre par des crises de tétanie… Elle élève avec amour le petit garçon de son amie Macha (Vasilia Perelygina). L’enfant décède malencontreusement…
Ce sont des amies de l’Armée Rouge qui avait dans ses rangs d’importants contingents de femmes a des postes de combats : aviatrices, tankistes, artilleuses, snipers, etc. Ces femmes combattantes ont connu l’enfer du front contre les armées allemandes qui encerclaient Leningrad.
La « guerre totale » n’était pas que masculine…
Des blessures physiques (visibles) mais également psychiques (invisibles, secrètes), sont le lot commun du personnel, des patients, de cet hôpital militaire délabré, démuni, immergé dans un environnement chaotique. Les soldats affichent une gaité factice : ils chantent, s’amusent, semblent insouciants quant à leur avenir… L’un d’entre eux Stepan (Konstantin Balakiev), quadriplégique, va être promu « Héros Soviétique ». Il refuse…
Iya et Macha : la grande et la petite, la blonde taiseuse, secrète, et la brune volubile, vivent ensemble dans une pièce sombre d’un appartement communautaire délabré. Macha a rencontré Sasha (Igor Shirokov) nigaud puceau, timide, fils d’apparatchiks qui lui fait une cour assidue qui agace Iya toujours refermée sur elle-même…
Après son premier long métrage prometteur (« Tenosta, une vie à l’étroit » – 2017, projeté lors du 11ème festival Kinorama de Biarritz proposé par l’association des Russisants de la Côte Basque), Kantemir Balagov malgré son jeune âgé (28 ans !) nous propose une œuvre cinématographique majeure, d’une maîtrise confondante. Épaulé par son coscénariste, Alexander Terekhov, ils ont façonné les personnages à partir de ceux du livre de Svetlana Alexievitch (Prix Nobel de Littérature 2015) : « La Guerre n’a pas un visage de femme » -1985 (recueil de témoignages de femmes soldats de la « Grande Guerre Patriotique »).
Le réalisateur Kantemir Balagov a imposé un rythme lent à son deuxième opus : travelling avant cadrant les visages en gros plan ; longs plans séquences jusqu’à une chute inattendue, etc. Un malaise diffus s’installe chez le spectateur qui ne fait que s’amplifier le long du récit à la fois linéaire dans son déroulé et complexe dans ses intentions nourries par les personnalités contrastées des deux jeunes femmes. C’est tout l’art de metteur en scène qui, par la maîtrise artistique de son projet, nous captive en dépit d’une histoire désespérante : le monde d’Iya et de Macha est glauque, sombre, d’un avenir incertain…
En adéquation avec la teneur du récit filmique voulue par Kantemir Balagov, la jeune chef opératrice Ksenia Sereda (25 ans !) nous délivre une photo sublime souvent au tons chauds (rouge, orangé, etc. ;) et pour certaines séquences des tons froids (bleu, vert, etc.) : c’est un enchantement pour les yeux car le réalisateur et sa photographe n’ont pas hésité à « forcer » la palette chromatique de couleurs vers les extrêmes. Le deuxième long métrage de ce jeune réalisateur, élève d’Alexandre Sokourov (« L’Arche Russe » – 2002), devait être à l’origine en noir et blanc mais il a en définitive opté pour la couleur en « poussant » celle-ci dans un registre pictural rarement vu sur un écran.
Une grande fille est une œuvre étonnante de puissance dont la douleur indicible, la sourde violence, nous submergent durant la projection. Ce film poignant, narrant, quelquefois en non-dit, l’infinie douleur d’un pays, l’URSS à sa sortie de guerre, saigné à blanc, ne plaira pas à tous les spectateurs en dépit de ses évidentes qualités cinématographiques. Il n’est ni consensuel, ni confortable. Il questionne et dérange ce qui, somme toute, est le propre de tout art.
Les actrices et acteurs russes de ce film sont au-dessus de tout éloge tant ils incarnent les personnages aux caractères complexes : Iya « la girafe », Macha son amie, Nikolaï Ivanovitch le médecin chef, Stephan le soldat atrocement mutilé, etc.
Présent au dernier Festival de Cannes dans la section « Un Certain Regard », « Une grande fille » a obtenu le Prix de la mise en scène.

Jean Louis Requena

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