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Patrimoine

Saint-Jean-de-Luz : quel sera le sort de la Maison de l’Infante ?

« Joanenia », la Maison de l’Infante © DR

Des bruits insistants font état d’une éventuelle vente de la célèbre Maison de l’Infante  à Saint-Jean-de-Luz qui appartient à Madame Jean Arteon née Descorps (la maison appartenait auparavant à Gaston Descorps). D’autant plus que Madame Arteon qui a tant fait pour conserver ce remarquable monument historique en faisant dégager les poutres des salons pour découvrir d’extraordinaires peintures, organiser des visites, se trouverait actuellement « sous tutelle » vu son grand âge, alors que ses héritiers ne sembleraient pas partager la même vue sur l’édifice que la mairie préempterait sans doute en cas de vente… Les prochains mois devraient indiquer ce qui pourrait advenir de la Maison de l’Infante ; l’occasion de retracer pour nos lecteurs son extraordinaire histoire liée au mariage à Saint-Jean-de-Luz, le 9 juin 1660, de Louis XIV avec l'infante  Marie-Thérèse, union qui scellait le « Traité de paix des Pyrénées » signé sept mois plus tôt pour mettre fin à l'interminable guerre opposant la dynastie française des Bourbons et la dynastie espagnole des Habsbourg.

Pour ce mariage royal luzien, la ville mit ses plus belles demeures à la disposition des hôtes royaux, en particulier la maison de l'Infante, ainsi nommée par la suite, parce que l’Infante d’Espagne, future épouse de Louis XIV, y avait séjourné la veille de son mariage avec le Roi. La reine mère, Anne d’Autriche, y avait déjà précédé l’Infante – qui était sa nièce - pour le mariage de son fils, avant que le jeune souverain ne la rejoigne (le titre d’infant ou d’infante était donné aux fils ou filles du Roi d’Espagne).

Une maison très intéressante du point de vue architectural : ses doubles arcs de galeries à la vénitienne, ses colonnades, son porche, ses pierres ocre et ses briques rouges… avaient conduit à son classement comme monument historique. Les salons du premier étage ont gardé leurs poutres richement décorées de beaux motifs mystérieux, seulement découverts en 1996. De la tour de vigie et de la galerie aux ouvertures en arcades, l’armateur pouvait surveiller le mouvement de ses navires de commerce et de chasse à la baleine. La Maison aurait été offerte par la ville à Joanot de Haraneder, un riche armateur, en remerciement de sa générosité envers la ville. D’ailleurs, le nom initial de la maison est Joanoenia, c'est-à-dire la maison de Joanot de Haraneder, d'une famille d'armateurs enrichis aux XVIIe et XVIIIe siècles, anoblie et alliée à la vieille noblesse de Macaye.

Or, le propriétaire de « Joanoenia » de venue « Maison de l’Infante » était un des plus brillants armateurs de cette époque : Jean Peritz de Haraneder, posséda ou contrôla jusqu'à dix-huit navires baleiniers. Pendant la seconde guerre de Hollande qui arrêta les expéditions de pêche, ses frégates armées pour la course ramenèrent de si opulentes dépouilles qu'il devint bientôt millionnaire en livres, comblé d'honneurs et anobli par Louis XIV.

Né vers 1574, il avait participé en 1627 au siège de la Rochelle. Pour cette raison, en 1640, le roi l'anoblit et lui octroya des armoiries qu’il fit graver sur une plaque de marbre de la cheminée de la salle principale. Selon certaines sources, cette belle demeure aurait constitué un présent des autorités de la ville pour le remercier d'avoir fait construire de ses deniers, en 1623, un hospice pour les pauvres. Toujours est-il qu’elle avait été construite vers 1640, en « briques roses et chaînage de pierres dorées », dans un style qui rappelle la place des Vosges – ancienne place royale – construite à Paris une trentaine d’années plus tôt, à la fin du règne d’Henri IV. Un style qui se rapproche également de celui du pavillon de chasse bâti par Louis XIII et qui constituera plus tard le noyau original du château de Versailles !

Très vite les Luziens avaient pris l’habitude de désigner cette maison sous le nom de « Maison de l’Infante » et parfois de « Château de l’Infante » comme l’indique l’inscription commémorative gravée, au moment de travaux de restauration, en 1855 : « L’INFANTE JE RECUS L’AN MIL SIX CENT SOIXANTE / ON M’APPELLE DEPUIS LE CHASTEAU DE L’INFANTE ».

Précisément, l’Infante arriva dans un carrosse brodé d’or et d’argent, escortée par le Roi entouré d’un grand nombre de courtisans et de  gardes, tous en grande tenue, « couverts de broderies, de plumes et de galons », caracolant  sur des chevaux harnachés « de plumes et d’aigrettes », l’Infante-Reine avait, enfin, pu  prendre un peu de repos dans les appartements qui lui étaient réservés à Joanoenia.

La jeune femme, qui allait y passer sa première nuit dans son nouveau royaume, venait de vivre l’une des journées les plus compliquées de son existence. Quelques heures auparavant son père, Philippe IV d’Espagne, l’avait remise à son royal époux. Les adieux entre le père et la fille avaient été déchirants. Marie-Thérèse, qui s’était par trois fois agenouillée devant son père  pour recevoir sa bénédiction, avait manqué s’évanouir.
Philippe IV, d’habitude toujours impassible, avait pleuré, sachant que cette séparation serait longue, sinon définitive. S’arrachant courageusement aux effusions, Marie-Thérèse était allée changer de toilette. Après avoir quitté sa lourde  robe à l’ample et longue jupe, à la mode espagnole,  qui l’engonçait, elle était revenue vêtue de sa première robe française, en satin incarnat brodée d’or et d’argent,  sa chevelure blonde ornée de pierreries.  Une tenue qui l’aurait fait paraître plus avenante à son jeune époux que lorsqu’il avait essayé de l’entrevoir, avec la complicité de sa mère et du cardinal Mazarin, quelques jours auparavant, dans l’entrebâillement d’une porte, et ce malgré l’interdit du Roi d’Espagne.
Le surlendemain avait lieu le mariage royal : la future reine, revêtue d’un somptueux costume de cour fait d’une « robe de brocart d’argent recouverte d’un manteau de velours violet semé de fleurs de lys d’or prolongé par une traîne de dix aunes de longueur » quittait « Joanoenia » pour se rendre à l’Eglise où allaient être  célébrées les noces,  précédée par le Roi, « en habit de drap d’or voilé de  dentelle noire ». Elle allait vivre 43 ans auprès de son époux. Quand elle mourut, Louis XIV, qui l’avait, semble-il, aimée à sa façon, déclara que « c’était la première fois qu’elle lui faisait de la peine ».        

Quant au propriétaire de « Joanenia », la maison qui avait accueilli l’Infante, il fut élu par deux fois bayle de la cité. Son fils Dominique épousa en 1706 l’héritière de la maison Lohobiague, appelée, elle, Maison Louis XIV, pour avoir hébergé le Roi-Soleil pendant ces noces royales. En 1701, son descendant était également le bayle de la cité. Il offrit dans sa maison l’hospitalité aux petits fils de Louis XIV et de Marie-Thérèse, le duc de Bourgogne et le duc de Berry, accompagnant à Madrid, leur frère Philippe, nouveau roi d’Espagne, qui, lui, logea à Lohobiaguenea. Au XIXeme siècle, vendue et revendue, ayant subi de nombreuses dégradations, la Maison de l’Infante  était, en 1854, la propriété d’un avocat parisien Emile Pécarrère qui y reçut Napoléon III. Le Luzien David Léon Daguerre l’acheta en 1872 et continua les gros travaux  entrepris par l’avocat parisien. En 1924 les deux façades est et sud furent inscrites aux Monuments historiques.

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