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la lettre du Pays-Basque

Livre

Frédéric Aribit : le mal des ardents, après les langues incandescentes

Frédéric Aribit, péniche bayonnaise « Talaya » © Manex Barace

C’est à la Médiathèque d'Hendaye, vendredi 27 octobre prochain, que ses lecteurs (au nombre desquels l’auteur de ces lignes) pourront rencontrer Frédéric Aribit à l’occasion de la sortie chez Belfond de son nouveau roman « Le mal des ardents ». Ce n’est pas un hasard si le jeune écrivain basque (originaire de Bayonne) a choisi la cité « frontalière » : Frédéric préside l’association Guitaralde dont le festival musical du même nom se déroule depuis six ans à Hendaye.
Une rencontre de hasard, dans Paris, entre le narrateur et Lou, jeune violoncelliste étrange et exaltée. Pendant quatre jours et quatre nuits, le narrateur suit les errances, les fulgurances, les caprices de Lou, sa musique, ses photographies et ses dessins, ce qui le lance, subjugué, à la poursuite de l'impossible qu'elle incarne. Prof de lycée, il jonglait jusqu'ici avec des cours désincarnés, des interros surprise et une vie personnelle éparpillée. Grâce à elle, il redécouvre l'incandescence portée à ses limites. Mais l'étrange devient inquiétant : Lou se gratte beaucoup, semble ne jamais dormir, s'embarque dans des délires parfois risqués... Un dernier concert, La Pathétique de Tchaïkovski, une étreinte fulgurante entre les deux amants, et Lou est prise d'une grande crise de convulsion. Elle est conduite à l'hôpital avant de sombrer dans le coma. Le diagnostic surprend tout le monde puisqu'il conduit à la boulangerie où elle achète son pain, infecté par l'ergot. Bouleversé, le narrateur se lance dans une enquête sur les traces de ce mystérieux « mal des ardents » qu'on croyait disparu. Il découvre la longue et ahurissante histoire d'un petit champignon parasite aux propriétés hallucinogènes ayant provoqué, avec des symptômes spectaculaires, des hécatombes depuis l'Antiquité jusqu'au XXème siècle, avant le cas insensé de Lou. Il apprend l'histoire de Saint-Antoine, saint patron des ergotiques, il s'intéresse comme Arthur Miller au procès des sorcières de Salem. Et sa vie de basculer dans une urgence absolue, une fièvre qui n'arrête pas de brûler dans ce qu'on appelle l'art, si cher à Lou.
Frédéric Aribit propose un livre d’une écriture poétique et musicale : « Pour moi, l’écriture doit pousser aussi bien à l’émotion, à la sensation qu’à la réflexion ».
Incandescences linguistiques
Lors de la soirée de présentation de son livre « Trois langues dans ma bouche » sur la péniche « Talaya » à Bayonne, Frédéric Arribit m’avait confié qu’une « incandescence lui parle toujours énormément par la fièvre du langage, et par cette langue basque, d’une incandescence toujours vive malgré le péril de sa perte dans les années soixante ». S’agissant de cette problématique d’une double langue contestée dans son Pays Basque natal par les hussards noirs de la république et leurs héritiers, Frédéric Aribit en avait pris conscience lorsqu’un de ses copains – qui cultivait Etxahun, Etchepare et Xalbador de préférence à Baudelaire, Rimbaud et Vian -  le sortit un jour de ses rêves d’amourettes et de ses polars d’Exbrayat et d’Agatha Christie pour lui faire part de formules aussi lapidaires qu’énigmatiques découvertes au sein des « gloses Emiliennes » du monastère de San Millian de la Cogolla : « Içioqui dugu » (nous réchauffe l’âme) et « Guec ajutu eç dugu » (sans tomber dans…).
Ces notes marginales écrites en basque dans un code de droit canon datant de mille ans devaient sans doute aider à la compréhension du texte en latin car l’évangélisation se faisait certainement en euskara dans cette Rioja qui faisait encore partie du royaume de Sanche III « le Grand » de Navarre.
Or, le rapprochement de ces deux lignes – à l’origine, séparées -, conférait une signification quasi-héroïque dans l’esprit de ces garçons de quinze ans prompts à s’enflammer pour un idéal d’insoumission : « Nous avons brûlé, nous ne sommes pas rendus »… Ou bien quelque chose comme « Nous nous sommes enflammés / Nous ne nous sommes pas laissés faire » !
Et Frédéric Aribit de rapprocher ces premières flammes « adolescentes » de ses émois linguistiques et littéraires ultérieurs, telle cette formule (attribuée à Virgile) : « In girum imus nocte et consumimur igni » (Nous tournons en rond dans la nuit et nous voici consumés par le feu) qu’il a placée en exergue de son ancien site de critiques littéraires sur Internet.
On y trouve également, dans « les tumultes qui nous agitent » cette soif d’une littérature qui « incite l’être entier à s’engager, un précipité qui nous arrache à la torpeur du quotidien : une insurrection qui détruit les confortables digues protégeant trop souvent nos tiédeurs respectives des ravages de l’art ».
Mais Frédéric Aribit est heureux que « le langage ait désormais quitté le domaine de la pure communication pour aborder celui de la poésie, plus brûlant » !
C’est cette langue de la littérature qui s’ajoute dans sa bouche pour réconcilier les deux autres, le français unique et obligatoire de l’école, et le basque « perdu » qu’il retrouve avec sa mère, lors de ses fréquents séjours à Itxassou. Grâce, également, au souvenir de ses aititxi et amitxi, grands-parents courageux dont la disparition l’avait fait « devenir adulte ».
D’ailleurs, remarque Frédéric, « sans se limiter à une dimension autobiographique, mon livre constitue un hommage à cette histoire familiale. Ma chance d’avoir fait des études me permet, à travers la littérature, d’acquitter une sorte de dette envers ceux de ma famille qui n’ont pas eu cette opportunité, à la manière de la romancière Annie Ernaux qui a évoqué ce rapport avec parents et grands-parents ».  
Désormais éloigné de cette « politique qui (à l’époque violente de l’ETA et du GAL, ndlr.) s’infiltrait au Pays Basque par les pores de votre enfance, comme une mauvaise pluie fine qui aurait pénétré et vous aurait mouillé bien davantage que vous ne l’auriez cru », ainsi que des « éternelles et bienheureuses consciences tranquilles qui vous tricotaient tout à trac des réponses toujours prêtes et manichéennes », Frédéric Aribit ne reste pas moins « toujours à l’écoute » du pays natal. « Même si les péripéties autour des prisonniers basques ont laissé des cicatrices dans la société, il n’en constate pas moins que « l’usage de la langue basque devienne plus anodin, moins idéologique, pas commandé par une actualité politique ».
Et à Itxassou, pendant les vacances scolaires, ce sont ses filles Elea et Romane « qui entendent parler basque ma mère, leur amatxi ».
Il est déjà loin, le temps où, jeune étudiant à la Fac de Lettres parisienne de Jussieu (où sa thèse consacrée à la relation d’André Breton avec Georges Bataille avait été dirigée par Jean-Yves Pouilloux, le bayonnais Francis Marmande étant président du jury, ses écrits dans « Elgar », la revue de la Maison Basque à Paris (où il habitait) avaient été remarqués par le fondateur de l’hebdomadaire régional qui lui avait alors demandé d’y chroniquer théâtre, concerts et littérature.
En écrivant « Trois langues dans ma bouche », Frédéric Aribit avait voulu montrer que la littérature - cette troisième langue dans sa bouche - en évitant la confrontation entre le basque et le français, permet d’embrasser un horizon élargi ; elle parle à ceux qui se trouvent coincés, qui ont du mal à se situer entre deux cultures ». Une manière « de se libérer, vingt ans après, de ces non-dits, de ces clivages, et de les aborder avec distance et humour » !
Rencontre littéraire avec Frédéric Aribit vendredi 27 octobre à 18 h 30 à la Médiathèque d'Hendaye (4, rue du Jaizquibel)
Alexandre de La Cerda

 

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