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la lettre du Pays-Basque

Livre

Yves Ugalde : la petite musique du jour d’un promeneur bayonnais

Yves Ugalde et son nouveau livre © DR

« Très tôt le matin, au cœur de la nuit, tard le soir, quand l’idée me vient, j’écris une quarantaine de lignes, parfois un peu plus, sur ce qui, dans les vingt-quatre heures qui viennent de se dérouler, a marqué mon esprit ou mon cœur, en tentant de ne jamais céder à la routine à laquelle ce type d’exercice peut conduire ».
Depuis quatre ans, coïncidant avec l’élection d’Yves Ugalde comme adjoint à la Culture de la mairie de Bayonne, son billet publié chaque jour sur Facebook, « une habitude devenue presque insidieusement un besoin, une sorte d’addiction assumée » est suivi par une multitude de lecteurs, attentifs à son ressenti au cours des dernières vingt-quatre heures : « Une rencontre, un détail, la disparition d’un ami ou d’une figure locale, un événement festif, politique, culturel ou sportif... J’essaie que rien ne m’échappe ».
Une observation très précise de la vie qui va, servie avec talent par une belle plume : Yves Ugalde continue en quelque sorte par écrit ses portraits/imitations de diverses personnalités et « situations » locales, toujours lucides mais sans aigreur, avec cette délicate pointe d’humour qui avait assuré le succès de ses « one man show » de chansonnier au théâtre de Bayonne et ses billets d’humeur radiophoniques « qui nont jamais laissé indifférent ».
Ses lecteurs se réjouiront de la publication chez Atlantica de ce « Promeneur de Bayonne », une sorte de journal qui rassemble les chroniques d’une année bien remplie , à l’occasion teintée de cette nostalgie - à la manière d’une complainte souletine - qu'on décèle parfois dans le regard de l'auteur. Comme lorsqu’il retourne à Bidarray, un village du Pays Basque auquel le lient des souvenirs familiaux, le nom de jeune fille de sa mère étant « Anchordoqui. Le nom de ce merveilleux nid d’aigle perché entre Nive et Baztan sur la pierre rose de Basse-Navarre. Celle où dort mon amatxi pour toujours ». C’était à l’occasion d’un décès : « le corps de Pierre était placé devant la cheminée, dans la salle à manger de l’etxea juchée au-dessus du Baztan où les farios perdent un farouche adversaire. Une vierge de Lourdes veille sous un crucifix, descendu, j’imagine, d’une chambre, un chapelet court sur le linceul. Le défilé des amis et de la famille sera ininterrompu jusqu’à ce soir. Le Pays Basque est un des derniers endroits de France... et de Navarre à encore inviter la mort à la maison (…) Je revois mes parents les jours de promenade ou de vêpres après le décès de ma grand-mère. Le silence me laisse cheminer (…) Je vois ma mère, belle et jeune, comme je ne l’ai jamais vue, mais comme tant me l’ont décrite, évoluant, légère, sur la place où le gazon dessine une crosse d’évêque. Douce et sereine régression qui permet de toucher à l’éternité des êtres ». Et des « choses » ? Car l’auteur  ressent également quelque nostalgie pour ces « tablettes d’1,20 m de côté, aux pieds très art nouveau, revisités par la fibre basco-andalouse des Gomez, ainsi qu’aux plateaux recouverts de faïences d’un vert profond marqués des armes de nos sept provinces qui ornaient le Royalty, ce café biarrot qui, pour des générations entières, fut la référence du chic basque ». Or, « ces tables qui participaient tant du charme suranné mais évident de ce lieu », le Royalty s’en était séparé pour « répondre, je suppose, à quelque décor d’intérieur plus actuel et, ce qui serait encore plus grave pour le dernier quarteron de gardiens du temple dont je suis, plus clair et spacieux. Puisqu’aujourd’hui, vous l’avez tous compris, il faut donner dans « le clair et le spacieux », sous peine d’être irrémédiablement rangé sur l’étagère poussiéreuse des souvenirs enfouis. De nos jours, le mur doit être blanc, le luminaire épuré et le mobilier design. Le syndrome du bloc opératoire a sévi ».
Mais Yves Ugalde sait marquer son enthousiasme à l’égard d’une complicité musicale qu’il perçoit entre l’Orchestre régional Bayonne-Côte basque et le jeune chef de 33 ans Victorien Vanoosten qui le dirige à l’occasion d’un concert « Strauss »du Nouvel-An, même si « Lauga n’est pas le Musikverein de Vienne ». D’ailleurs, notre auteur n'hésite pas à fausser compagnie aux débats du Conseil permanent de la Communauté d’Agglomération pour « déguster les toutes dernières gouttes du concert que les écoliers de Jean-Cavaillès donnaient avec les jeunes de l’Orchestre régional Bayonne-Côte basque, dont il espère qu’il verra vite son appellation évoluer vers Orchestre Symphonique du Pays Basque »... Yves Ugalde a été entendu !
Il évoquera encore de nombreuses figures bayonnaises populaires qui disparaissent : à propos de Caco Dendary du Rail Bayonnais, il note qu’il convient de s’intéresser aux gens plus qu’à leur écume. Il est aisé d’évoquer la mémoire des gens connus, mieux encore reconnus. Ils ont forcément croisé des événements ou d’autres gens, eux aussi dans la lumière, pour s’inscrire dans l’histoire générale d’une ville ou d’un pays. Alors que pour les plus modestes, leur petite maison de concierge devenait un château invincible où les jeunes venaient suer avec un bout de bois et une pelote : ce Caco en aura « fait pousser là-haut de la graine de champion. La mauvaise graine, en revanche, comprenait vite qu’elle aurait la vie difficile ».
Egalement Max Duguet, dirigeant charismatique de la pelote basque, ou le souvenir de la disparition, 25 ans plus tôt, de Claude Pelletier, à qui il doit beaucoup : « Il y eut avant lui de grands experts du passé qu’il faut avoir lus, de Cuzacq à Hourmat. Mais lui ajoutait son talent et sa passion du présent dans l’évocation des faits les plus reculés. Claude parlait du passé au temps présent. Dans ses livres, dans ses conférences, et, plus encore, dans ses conversations, il se faisait un devoir de faire de vous le contemporain du héros oublié. Une sorte de génie ami qui, j’en suis sûr aujourd’hui, a orienté une grande partie de mes choix de vie publique et intime ».
Et Manex Pagola, Joxean Artze, l’auteur du poème « Txoria Txori », dont s’inspira Mikel Laboa pour composer l’incontournable « Hegoak », Jeannot Nesprias, « un txistu qui s’est tu » ou « Jean-Jo Marmouyet a posé le maillot bleu et blanc après 19 ans de service ininterrompu : c’est à des pages tournées comme celle d’hier soir que je sens poindre quelques cheveux blancs supplémentaires sur mon cuir chevelu ».
On suivra encore Yves Ugalde à Madrid pour y représenter l’Union des Villes Taurines de France dont Bayonne assume la présidence : « Sur fond des monts enneigés de Guadarrama visibles au loin », il note que trois « cortados » reviennent à 4 euros. « Paris et ses tarifs prohibitifs sont loin. Ici, les boissons du quotidien, qui cultivent la convivialité et un certain art de vivre ensemble, sont à la portée de tous. Ça commence comme ça l’identité préservée d’une grande ville ». En souvenir d'une jeunesse bohème à l’affût d’une gloire taurine, lui et ses compagnons bayonnais « ont pu souffler sur leur braise madrilène et sentir immédiatement s’en dégager la chaleur ».
La découverte fortuite d'un ouvrage rare, « La pelote basque de Blazy », ou la projection d'un beau documentaire sur Estitxu Robles, « le rossignol de Briscous », du journaliste télé Franck Dolosor qui a « le secret de débusquer des sujets qui mêlent l’investigation historique et de vrais élans de cœur en Pays Basque » ou bien, toujours au Musée Basque, la projection des documents de la collection « mémoire vivante » sur les Gascons du Bas Adour collectés par Yvan Bareyre, vice-président de l’Académie gasconne de Bayonne Adour qui « va à la rencontre des Gascons et les fait parler de tout et de rien. C’est là le secret de sa vraie réussite. Avec un dispositif caméra léger, qui se fait presque oublier, un micro qu’il pose sur la table pour ne pas jouer à l’intervieweur et à l’interviewé, il parvient à nous communiquer une image d’un naturel confondant ». L’appréciation du journaliste qui avait commencé à Radio-Adour Navarre !
Les Ours Blancs à Biarritz qu’il admire pour leur maintien, les péripéties de l’Hôtel du Palais… Et entre Bayonne et Biarritz, un juste milieu à Anglet : à propos de la replantation de vignes vin dans les dunes, le souvenir du « temps où Anglet, et il n’y pas si longtemps, était une commune empreinte d’une ruralité faite de vergers, de jardins et de serres. Cette ville qu’incarna si bien, et pour la dernière fois, le charismatique maire Victor Mendiboure. Homme de la terre et de bon sens, pris en sandwich entre un inamovible chirurgien à Bayonne et les florentins Guy Petit et, plus prévisible, Bernard Marie, maires de Biarritz. « Ce qu’il y a de meilleur dans le sandwich, c’est ce qu’il y a au milieu », répétait-il souvent... Pas du Shakespeare, mais imparable de pragmatisme, non » ?
Une belle prose parsemée de poèmes, comme cette « paix qui sétait invitée chez Rostand » à propos de la fin de ETA :

Arnaga vit ce matin un vrai grand moment.
Un jour à se fendre de quelques alexandrins.
Ne serait-ce que par respect, et plus tendrement,
Pour celui qui l’a bâti avec tant d’entrain.
Je ne peux m’empêcher de penser à l’auteur
De Cyrano, de L’Aiglon et de Chantecler,
Dont l’âme, ce jour, doit planer sur les hauteurs
De la grande etxea sur fond d’un ciel bleu clair.
Rostand, le poète, l’écrivain des beaux théâtres,
À fait dire à ses grands personnages d’histoire
Des mots survolant, de loin, les décors de plâtre
Et les intrigues, prétextes à des faits de gloire.
N’aimer Rostand que par la beauté de sa langue,
C’est faire fi du grand souffle de son œuvre.
L’homme au cœur des conflits et lorsque la paix tangue
Lutte contre du sang et de la haine la pieuvre.
Un certain public et les critiques d’alors
Ont rangé l’écrivain parmi les virtuoses
D’une expression classique déclamée sous les ors
Toisant, mais sans le dire, les manieurs de prose.
Qu’il soit coq pour de vrai et paré de ses plumes,
Ou qu’il le joue en costume avec ses épées,
Sans prendre le risque d’une liberté posthume,
Il parlait sans cesse d’amour et de respect.
Ce sont eux qui à la fin triomphaient toujours,
Malgré les rancœurs et les conflits dépassés.
L’Aiglon et ses guerres qui ne verront pas le jour,
Le coq, avec sa domination déplacée.
Ce matin, c’est dans la grande maison basque
D’un auteur bien supérieur à sa renommée
Que des hommes et des femmes, tout sauf fantasques,
Marchent sur ses pas, et sans y être sommés.
Dans les hauts bosquets et derrière les statues,
Il y a sûrement des sceptiques, et de tous côtés.
En attendant, l’histoire, elle, s’écrit, donne un statut
À des mots, il y a peu, encore chuchotés.
Arnaga, etxea, offre tout son prestige
À une paix durable qu’Hugo, sur son socle,
Voulut à Hernani où d’autres peurs se figent,
À ces artisans, sortis du temps des monocles.
Ils osent la grande lunette qui voit la Lune
Sans rien mépriser des vraies douleurs des batailles.
Ils veulent voir plus loin que le sang à la une,
Malgré les voix, plus faibles, qui encore les raillent.
« Le promeneur de Bayonne, journal d’une année » d’Yves Ugalde , éditions Atlantica

 

 

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