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la lettre du Pays-Basque

Histoire

Une aquarelle du Pavillon des Trois B (Basques, Béarn, Bigorre) à l’Exposition de 1937

L’aquarelle du Pavillon des Trois B par Jane Lévy © DR

Le lieu est connu, c’est l’Exposition Internationale « Arts et Techniques dans la Vie moderne », dénommée aussi Exposition Universelle, qui s’est tenue à Paris en 1937, principalement sur le Champ de Mars et en face dans les Jardins du Trocadéro.

La date est comprise entre le 25 mai et le 25 novembre, période d’ouverture de l’Exposition.

Le sujet est le Pavillon des Trois B (Basques, Béarn, Bigorre), représentant les deux départements Basses-Pyrénées et Hautes-Pyrénées. L’objet est une aquarelle de taille moyenne.

L’artiste se prénomme Jane. C’est une Française d’origine alsacienne. Elle a grandi à Paris. Depuis son plus jeune âge elle est attirée par le dessin et les arts plastiques. A dix-huit ans elle étudie à l’Ecole des Arts décoratifs pour se spécialiser dans la céramique. Après avoir voyagé et travaillé à l’étranger en Allemagne et en Italie, elle est revenue en France et est employée à la manufacture de Sèvres où elle peint sur porcelaine.

En 1937 Jane a 43 ans. Elle expose régulièrement au Salon des Artistes Français et au Salon des Indépendants. Elle est considérée comme faisant partie de l’Ecole de Paris, mouvement qui a rassemblé des artistes français et étrangers de styles différents, entre 1910 et la Seconde Guerre Mondiale.

Ce jour-là, Jane, qui partage sa vie avec son mari René, peintre sourd muet, s’est rendue à l’Exposition Universelle et a dû être séduite par le pavillon des trois B (Basques, Béarn, Bigorre) faisant partie des pavillons régionaux rassemblés entre l’Ile aux Cygnes et la Tour Eiffel. Elle en a fait une aquarelle. L’histoire ne dit pas si cette journée en question, elle a pu être inspirée par d’autres pavillons comme, par exemple, celui de l’Allemagne nazie.

Cinq années plus tard, sa vie d’artiste va s’arrêter brutalement.  Le 27 novembre 1942, date qui restera dans l’Histoire comme celle du Sabordage de la flotte française à Toulon, Jane est arrêtée à Paris avec son mari.

Le nom de famille de Jane est Lévy. Si elle et son mari sont tous les deux français, ils sont également juifs et c’est à Paris, à cette époque, une raison valable pour être emprisonnés à la Santé puis internés dans le camp de Drancy. Le couple Lévy n’a pas cherché à se cacher, peut -être pensait-il que la nationalité française suffirait à les protéger.

Après avoir réussi à peindre quelques pastels, malgré les difficultés de la vie dans le camp de Drancy, Jane sera déportée avec son mari et un jeune frère le 31 juillet 1943 dans le convoi n° 58 à destination d’Auschwitz. Sur les 1 000 déportés, ce convoi ne comptera que 28 survivants en 1945. Ni Jane ni son mari n’en feront partie.

Jane Lévy n’est pas totalement oubliée aujourd’hui. Son nom figure au Dictionnaire des Artistes, plus communément appelé « Bénézit », ainsi que dans le Dictionnaire des Artistes juifs de L’Ecole de Paris Certaines de ses peintures ont été exposées en 2005 à Paris puis en 2006 à Jérusalem dans le cadre d’une exposition intitulée : « Montparnasse déporté, artistes d’Europe », réunissant des œuvres d’artistes dont le plus grand nombre est mort en déportation.

L’histoire de cette aquarelle pourrait s’arrêter là. Ce serait celle d’une peinture disparue avec son auteur. Mais la magie des œuvres artistiques est de pouvoir survivre souvent à leur créateur.

Plus de 60 ans après la mort de Jane Lévy en cette fin d’année 2009, un Basque de Paris arpente, comme pratiquement chaque week-end, les trottoirs de la Porte de Vanves où se tient le matin un marché aux Puces qui regroupe, dans la capitale, antiquaires et brocanteurs venus de toute la France. Il recherche particulièrement les tableaux représentant des scènes du Pays Basque.

Au croisement de deux rues se tient sur le trottoir un vendeur dont l’étalage ne paie pas de mine.

Posée à même le sol, une aquarelle à moitié détachée de son cadre attire l’œil de note collectionneur. Il s’agit d’une vue de Venise, affirme le vendeur qui dit l’avoir acquise très récemment dans une vente aux enchères à Paris. Le tableau de petite taille est signé Jane Lévy et daté 1937. Notre acheteur potentiel croit reconnaître sur l’aquarelle une maison basque alignée avec d’autres maisons le long d’une rivière et ce, plutôt que des palais vénitiens bordant le Grand Canal. Le prix étant modique la transaction se fait sans difficulté.

Quelques semaines plus tard, à l’occasion d’un séjour à Bayonne, notre chineur parisien achète un numéro de la revue d’Etudes Basques « Ekaina ». Dans le numéro 112, celui du quatrième trimestre 2009, se trouve un article de Daniel Poydenot intitulé : « Les Trois « B » à l’Exposition de 1937 ». Le texte est illustré de plusieurs photographies de l’époque. Une d’entre elles montre la façade sur la Seine du pavillon des Trois B.

Il n’a pas grand mal à identifier le véritable sujet de son tableau et la date portée sur la peinture 1937 est un élément supplémentaire pour renforcer l’authentification. Renseignements pris l’aquarelle était bien passée aux enchères à Paris en 2009, intitulée pour la vente : « Venise ».

L’itinéraire de l’œuvre depuis sa création en 1937 est bien sûr très difficile à établir. La peinture avait-elle été cédée ou conservée par l’auteur avant son arrestation. Après celle-ci, l’atelier du peintre a-t-il était saisi puis dispersé ? Difficile, voire impossible à savoir. Depuis cette authentification, notre acheteur s’est renseigné sur les tableaux qui ont pu être peints, avec pour sujet le pavillon des Trois « B ». Il n’a pu en localiser aucun.

Le Musée basque de Bayonne possède deux plaques de verre photographique représentant chacune une peinture dudit Pavillon. Il semble que les deux originaux soient des dessins au crayon.

Notre amateur de peintures pense faire don de cette aquarelle à un musée. Pourquoi pas le Musée Basque de Bayonne qu’il apprécie tout particulièrement ? Certes il ne s’agit pas d’une pièce majeure. Son destin en tant que modeste œuvre sur papier est de rester dans les réserves du Musée et de n’en sortir qu’à l’occasion de rétrospectives ayant trait par exemple à l’Exposition universelle de 1937. Cela peut être aussi l’occasion d’apporter une marque de considération à une artiste qui en a cruellement manquée à une époque tragique de son existence.

Arnaud Batsale

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