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Patrimoine

Patrimoine / Gélos : une Béarnaise entrée dans l’histoire russe !

Le Général-Gouverneur comte Nikolaï Mouravieff-Amoursky et son épouse béarnaise © DR

Samedi dernier, une belle et émouvante cérémonie s’est déroulée aux portes de Pau, à Gélos où la ville russe de Blagovechtchensk a orchestré et financé la restauration de la tombe d'Elisabeth Richemont de Bourgeois, native du lieu et veuve du Général-Gouverneur Nikolaï Mouraviev, comte Amoursky, qu'elle avait suivi avec beaucoup de courage dans ses missions en Sibérie et sur la frontière chinoise. Une mémoire historique ressuscitée par une jeune universitaire russe, Olga Kukharenko, avec l'aide de Paul Mirat et sous l'égide du maire de Gélos, Pascal Mora. En tant que consul (h) de Russie, j'ai eu le plaisir d'y retrouver mon ami Michel d'Arcangues (dont le château conserve de nombreux autographes de grandes figures russes, et dont le fils Louis d'Arcangues est passionné de tout ce qui touche à la Russie).

Elisabeth Richemont de Bourgeois naît à Paris le 18 novembre 1815. En 1847, elle épouse Nikolaï Mouravieff, militaire russe, et rencontre ainsi sa destinée. Partie en Russie, elle change de nom et devient Ekaterina Nikolaevna Muravieva. Épouse courageuse et intrépide, elle va accompagner son époux sur les rives du fleuve Amour, à l’Extrême-Orient russe, dans des campagnes pour établir la frontière avec la Chine. Nikolaï œuvre notamment à la signature du traité d'Aigun en 1858. En remerciement, il reçoit le titre de comte Amoursky.
Elisabeth finit cependant par rejoindre la France. Elle séjourne à Paris et dans le sud-ouest où sa famille a des accroches, et en particulier à Gélos. Ce n’est qu’en 1861 que Nikolaï rejoint lui aussi définitivement la France, après que sa retraite lui est accordée. À Pau, les époux participent à la création de l'église orthodoxe, et offrent notamment de nombreuses icônes, pour la plus grande fierté de la communauté russe paloise. Nikolaï décède en 1881. À cette date, Elisabeth quitte définitivement Paris pour le domaine familial de Gelos. Elle décède en juillet 1897.
Elisabeth Richemont de Bourgeois est toujours enterrée à Gelos. Les cendres de son mari ont été transférées en Sibérie.
Une femme russe
« Il est de notoriété publique que la femme russe, surtout quand elle est amoureuse, sait fait preuve d'un immense courage ; sa dévotion envers l'être aimé est absolue, personne n'oserait jamais en douter.
Nos principales œuvres littéraires décrivent si bien ces femmes de tête et de cœur : ce sont de véritables héroïnes, telles les décembristes ou les infirmières militaires ! Heureusement pour les autres nations, et comme nous allons nous en apercevoir à travers le portrait qui suit, les femmes russes ne sont pas les seules à posséder ces rares qualités : l'épouse de Nikolaï Mouraviev-Amoursky, premier Gouverneur général de la Sibérie Orientale, fondateur de la ville de Blagovechtchensk, de la région Amourskaya, bien que née française, avait le caractère bien trempé de nos compatriotes russes.
« Je vous ai rencontrée… »
Les circonstances de la rencontre entre Nikolaï Mouraviev, le brave général russe âgé de 35 ans, et Elisabeth Bourgeois de Richemont, jeune aristocrate française âgée de 29 ans, sont recouvertes d’un voile de mystère et d’incertitudes.
De santé fragile, Elisabeth de Richemont prenait les eaux à Aachen en Allemagne ; c'est là qu'elle croisa le sémillant Nikolaï Mouraviev. A travers leur correspondance, on apprend qu'avant même d'avoir vu son visage, Nikolaï était irrésistiblement attiré par cette jeune silhouette, totalement séduit par son aura qui l’attirait comme par un puissant aimant. Rapidement, il proposa à la jeune femme une promenade au bord du Rhin. La proposition fut bien accueillie. Au cours de cette toute première rencontre, Nikolaï, étonnamment sûr de lui, confia à Elisabeth qu'il était destiné à l'aimer, elle, de toutes ses forces, destiné à toujours la protéger et à la combler sans cesse d'une affection aussi pure que noble.
Elisabeth troublée par le charme, la fougue et l'élégance du jeune général, se laissa peu à peu séduire.
Après ce séjour à Aachen, Nikolaï et Elisabeth gagnèrent Paris. Le général écrivait alors à son frère : « Je ne regretterai jamais mon séjour ici et a l’étranger en général. (…) Plus je rencontre de nouvelles personnes, plus ma passion de plonger dans le cœur humain se renforce ».
Les dix jours ensemble à Paris passèrent comme un rêve. Nikolaï était subjugué par l'esprit et la beauté d’Elisabeth. Ensemble, ils visitèrent la capitale des lumières et Niklolaï rongeait son frein. En effet, sa situation financière ne lui permettait pas encore d'envisager de  fonder un foyer ; il décrivait la situation à son frère en lui disant « n'avoir  ni feu, ni lieu » … Le jour de leur séparation arriva, Nikolaï, brûlant de passion, lui démontra encore sa flamme, jurant ne plus vouloir vivre ailleurs qu'entre ses bras aimés.
La cure thermale et la passion inaltérable qui l'animaient firent des miracles ; le général recouvra une santé robuste. Pendant un an, le jeune couple s'écrivit et cette abondante correspondance affermit encore cet amour : l'accord entre eux était parfait.
En 1845, le général fut rattaché au Ministère de l’Intérieur. Six mois après il était nommé Gouverneur de la région de Toula. Son objectif était atteint ; il avait dès lors outre une belle résidence, un confortable salaire de gouverneur.
Il écrivit alors une nouvelle déclaration d'amour dans laquelle il demandait officiellement la main d'Elisabeth.
Le « oui » tant espéré ne se fit pas attendre, mais au lieu de l’envoyer par la poste, c'est Elisabeth en personne qui se présenta à sa porte, apportant avec elle la bénédiction parentale. Elle se convertit à la religion orthodoxe et se fit baptiser du nom de la mère de Nikolaï – Ekaterina Nikolaevna, décédée quand le futur gouverneur n'avait que 9 ans.
Le 19 janvier 1847, en la cathédrale Bogoroditsky de Toula, Nikolaï Mouraviev et Elisabeth Bourgeois de Richemont s'unirent pour la vie. Elisabeth Bourgeois de Richemont devint alors Ekaterina Nikolaevna Muravieva.
[…]
Au tout début de 1848, le nouveau Général-Gouverneur [Nikolaï] partit avec son épouse Ekaterina Nikolaevna en Sibérie, région alors de sinistre réputation, réputée pour ses camps de prisonniers de droit commun ou politiques comme les décembristes, mais bien connue aussi comme étant la terre des neiges, des terribles hivers et du froid à pierres fendre.
Le bon ange Ekaterina Nikolaevna…
L’épouse du General-Gouverneur était la deuxième personnalité dans la région après lui. Elle s’occupait de la maison, était à la tête de la société des dames patronnesses, participait aux événements solennels de la ville, organisait des réceptions et rendait des visites. Elle multipliait aussi les actes de charité.
[…]
Au cours des ses premières années en Sibérie, Ekaterina fut très heureuse. Elle cherchait à suivre toujours et partout son époux, même au cours de ses périlleuses missions de service. En 1849, elle arriva à le persuader de l’emmener au Kamtchatka, jurant de supporter toutes les difficultés de la route sans jamais se plaindre. Ils firent côte à côte plus 10 mille verstes en bateau, à cheval, en chariots et même en traîneau, traversant toundras, rivières, chaînes de montagnes et dangereux marécages…
Ekaterina était une excellente cavalière. Mais les forêts et les toundras de la Sibérie ont peu en commun avec le très parisien Bois de Boulogne. Ayant fait sa première traversée de Iakoutsk à Okhotsk - de 25 mille verstes, elle descendit de cheval toute endolorie et avec beaucoup de peine. Elle supplia son mari de ne reprendre la route que le lendemain. Mais Mouraviev refusa catégoriquement et, considérant sa femme trop fatiguée pour continuer ce pénible périple, il la confia à un domestique en les priant de rebrousser chemin. Ce fut leur première brouille… Après un court moment de répit et faisant preuve d'un courage extrême, Ekaterina Ivanovna enfourcha à nouveau sa monture et continua la route. De lourdes larmes coulaient sur ses joues mais jamais elle ne proféra la moindre plainte. Après un périple de deux mois, l’expédition arriva en vue de Petropavlovsk-Kamtchatsky. Cette expédition fut d’une grande importance pour le maintien de la sécurité de Petropavlovsk. Mouraviev eût la grande fierté d’être le premier des gouverneurs de la Sibérie Orientale à faire ce chemin. Et il le fut encore plus devant l'immense courage de son épouse qui forçait l'admiration !
Bien qu'elle demandât à le suivre, Mouraviev n’emmena pas son épouse a la première descente du fleuve Amour. Cette expédition était vraiment trop risquée. Mais il ne put pas la dissuader de le suivre lors de la seconde expédition sur l’Amour. […]»
Un grand courage
«Je vais descendre l'Amour avec mon épouse qui ne veut absolument pas me laisser tranquille», écrivait-t-il à son frère. Et Ekaterina Nikolaevna se montra active, indépendante et très utile tout au long de cet incroyable aventure. Lors des expéditions Nikolaï et Ekaterina firent face aux pires dangers. Un jour ils furent attaqués par une meute de loups affamés que, dans un premier temps, Nikolai et son assistant, Vassili Vaganov, réussirent à faire fuir. Ils étaient encore très loin du premier village et les loups continuaient de galoper en hurlant derrière eux. Après plusieurs combats rapprochés, il ne restait plus à Nikolaï qu'une dernière cartouche dans son pistolet. C'est alors que trois énormes bêtes foncent sur eux. Le plus gros des trois, sans doute le chef de meute, s'attaque déjà à Elisabeth qui hurle de peur. D’une main sûre, Nikolaï vise et abat le loup qui tombe raide mort aux pieds de sa femme. A court de munitions, le petit groupe prend la fuite et dans sa course Elisabeth perd une de ses bottes. Le danger était trop grand pour rebrousser chemin. Ils courent à l'attelage et fouettent les chevaux qui filent comme le vent quand une roue se casse dans une ornière. Les trois passagers, éjectés à l'extérieur, roulent dans la neige. La meute de loups les rejoint et aussitôt les entoure. Le plus intrépide d'entre-eux saute sur Nikolaï qui a à peine le temps d'attraper son poignard pour le frapper au flanc. Le loup blessé tombe sur le gouverneur qui cette fois perd son couteau et peut difficilement respirer. Ekaterina se jette sur l'arme et la plante vigoureusement en plein cœur de l'animal : Ekaterina Ivanovna fut une intrépide femme-voyageuse du XIX siècle et notre héroïne a ainsi prouvé les capacités des femmes à surmonter de grands espaces hostiles, une nature sauvage et des climats extrêmes. «Arrivée de N.N. Mouraviev au poste Ust-Zeysky en 1857», peintre E. Sanaev, 1958 Originaire de Pau, une très jolie ville du sud de France, Ekaterina Ivanovna supportait de plus en plus mal le climat de la Sibérie. Elle tombait souvent malade. Le couple avait l’habitude de passer leurs vacances ensemble en France, à Pau et à Biarritz, sa voisine, dans la famille d’Ekaterina.
Retour à Pau
En 1856 Mouraviev rencontra de graves difficultés. Contrairement à Nicolas Ier, le nouveau tsar, Alexandre II, le traitait avec défiance. Pour le général, la confiance de l'Empereur était primordiale : il décida de démissionner. Elisabeth et Nikolaï partirent ensemble prendre les eaux en Allemagne. De là, Ekaterina regagna Pau en attendant le retour de Nikolaï. Entre-temps, la démission fut refusée par le tsar qui le renouvelait dans son poste de Gouverneur. Au lieu de rejoindre sa femme, il partit pour Saint- Pétersbourg. La décision commune fut prise : Ekaterina resterait vivre en France. «Je suis prêt à supporter la séparation familiale exceptionnellement pour la Sibérie. J’ai fait ce sacrifice important au nom de l’Amour et je retourne en Sibérie. Pourtant moi et ma femme nous devrions vivre dans un climat plus doux, surtout en hiver, vu notre santé fragile», écrivait-il. Une longue période de séparation débuta, un courrier volumineux maintenait le lien ainsi que quelques brefs séjours de Nikolaï en France.
Au grand regret de Nikolaï, Ekaterina Nikolaevna ne put partager le triomphe de son époux à l’occasion de la signature du Traité d’Aïgun. En plus, Nikolaï dut renoncer au voyage en France prévu pour l hiver Il resta en Sibérie pour les négociations sur le démarquage de la frontière sino-russe. «Les Chinois connaissent bien mon aversion à l ‘gard des Anglais et mon caractère dur. Ils seront plus dociles tant qu ils me savent à Irkoutsk!», disait-il. Entre temps il ne recevait plus aucune nouvelle de Saint-Pétersbourg et se sentait isolé, livré à lui-même. Sans nouvelles du tsar et et sans l affectueux réconfort de son épouse, son moral était au plus bas. «je supporte tout au nom de mon service pour l’Etat, et il me semble que je fais preuve de mon dévouement. Je reste en dure séparation avec ma famille depuis deux ans et encore pour un an, parait-il. Ma présence ici est nécessaire. Mais si je vois qu’on ne me fait pas confiance, je ne vais en aucun cas continuer à sacrifier ma santé et ma famille.» Nikolaï se retrouva seul, amputé de l être qu il aimait le plus au monde. L’hiver lui fut d une tristesse insupportable. Katenka lui manquait cruellement. Pour essayer d’oublier son immense solitude, il travaillait d arrache-pied. C est seulement en 1860 qu il put enfin gagner la France, retrouver sa chère Katenka et se reposer moralement et physiquement. Au début de l année 1861, Nikolaï fit une nouvelle demande de mise à la retraite. Celle-ci fut acceptée par le tsar. Soulagé, Nikolaï quitta sa Sibérie pour toujours, il avait alors 52 ans. Il retrouva son épouse à Paris et ne revint en Russie que pour participer aux réunions du Conseil d’Etat à Saint-Pétersbourg. Epuisé par cette vie tumultueuse, Nikolaï s’éteint à Paris en novembre Effondrée de douleur, Ekaterina quitte alors Paris pour s installer dans le domaine familial de Gelos, charmant petit village situé aux portes de Pau, où résidaient de nombreuses familles Russes, Britanniques et Américaines, attirées au pied des Pyrénées par la douceur du climat. Dans le journal «Le Mémorial des Pyrénées» du 30 juillet 1897 il y a l avis de décès de la comtesse : « M. le Comte Mouravieff-Amoursky (*), M. de Richemont, Mlle de Richemont, prient leurs amis et connaissances de vouloir bien leur faire l honneur d assister aux obsèques de Madame la Comtesse Mouravieff-Amoursky, leur tante, - qui auront lieu à l’église russe, rue Jean-Réveil, le lundi 2 avril, à 10 heures1/2 précises. On est prié de se rendre directement à l église. Il ne sera pas fait d autre invitation ». Katenka repose dans le caveau familial de la famille de Richemont au petit cimetière de Gelos. Ekaterina Nikolaevna Mouravieva, comtesse Amourskaya, a joué un rôle important dans la découverte de la Sibérie et de son intégration à la Russie. Il ne faut pas oublier son nom qui mériterait d être gravé au piédestal du monument du Général-Gouverneur Nikolaï Mouraviev, comte Amoursky. La Russie doit non seulement remercier cette femme courageuse de tout ce qu elle a fait en tant qu épouse fidèle du Gouverneur mais aussi confirmer sa fidélité aux éternelles traditions historiques russes. (*) A la mort de Nikolaï, c est son frère cadet, Valerian, qui a hérité du titre de comte. Sources : N.I. Doubinina «Nikolaï et Ekaterina Mouraviev-Amoursky», Khabarovsk, N. Troyan, S. Fedotov «Exploit de femme russe sur l Amour», Vladivostok, «Le Mémorial des Pyrénées», 30 juillet 1897.
L’auteur de ces recherches historiques et de ce texte, Olga Kukharenko est enseignante en Russie. Présidente de la revue "Salut ! ça va ?", elle a consacré le numéro de mai 2016 de cette revue à la ville de Blagovechtchensk dont les Archives départementales ont publié quelques extraits du texte qu'elle avait consacré (avec Olga Ziablitseva) à l'histoire extraordinaire d'Elisabeth/Catherine et Nicolas Mouravieff-Amoursky.

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