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la lettre du Pays-Basque

Critique

Livre : Philippe Saubadine a goûté aux raisons de Corinthe !

« Non cuivis homini contingit adire Corinthum » : s’il n’était pas permis à n’importe qui d’aller à Corinthe, selon l’affirmation du poète latin Horace, en raison du difficile abord du port grec, cause de nombreux naufrages, les écueils de la vie ne semblent avoir guère empêché le Bayonnais Philippe Saubadine de s’y rendre, du moins sur le mode littéraire en écrivant son livre de souvenirs : « Il m’a été donné d’aller à Corinthe », estimant qu’il « avait atteint les buts qu’il je s’était fixés ou qui lui avaient été imposés ». En expliquant : « Il y a toujours une origine à l’acte d’écrire une autobiographie. Le facteur Temps est indispensable car il vaut mieux avoir du recul pour s’essayer à raconter ce que l’on a vécu. Je me souviens de l’interrogation toute simple qui revenait dans mon enfance : et toi, d’où tu viens ? Quand j’étais au Sahara, je disais : de Bayonne, et à Bayonne, je disais : du Sahara. Il y a ensuite cette période où l’on regarde par-dessus l’épaule. Qu’ai-je accompli ? Est-ce que j’ai répondu aux attentes ? Est-ce que j’aurais pu faire mieux ? Autrement ? C’est l’examen des opportunités et des choix.

Enfin la nécessité s’est imposée, celle de transmettre et d’éviter la déperdition de la mémoire familiale.

Un jour que je parlais ascendance avec mon père, peu de temps avant son décès, il m’a remis les cahiers de campagne militaire de son propre père au Liban. Je ne l’ai pas connu car il est décédé en 1944. Ce fut une émotion inouïe que de lire ces pages écrites à la plume, à l’issue des marches éprouvantes (il était dans l’infanterie), dans une région montagneuse et aride en tête de sa troupe de Chasseurs libanais. Pour l’histoire avec un grand H, le sous-lieutenant Saubadine fut, avec le lieutenant Hiriart, à l’origine de la formation au combat de la 1ère Compagnie de Chasseurs libanais en 1926. Deux Basques natifs des Basses-Pyrénées !

J’ai alors décidé de faire parler mon père pour qu’il décrive les années que lui et ma mère avaient vécues : Seconde guerre mondiale, sans moi, événements d’Algérie, avec moi. A partir des souvenirs que j’avais conservés (lieux, personnes, anecdotes) il est arrivé à raconter les faits et à compléter les trous que j’avais dans leur chronologie et leur survenance. Au fur et à mesure, j’éprouvais de plus en plus la nécessité d’entreprendre ce récit parce que, une fois tous les témoins disparus, il n’y aurait plus de legs puisqu’il n’y aurait plus d’héritage. Et aussi parce que je me sens redevable : redevable de ce que j’ai reçu et de ce que j’ai appris, qui ont fait ce que je suis devenu ».

Ainsi, du Pays Basque à Paris, de Lyon à Pau, le parcours professionnel de Philippe Saubadine le conduisit également aux quatre coins de la planète : Afrique, Moyen-Orient, Amérique latine. Volonté et circonstances vont l’amener à découvrir l’origine de son patronyme, intégrer les troupes aéroportées, naviguer sur l’Ogooué pour livrer des vaccins, assister au retour de Khomeiny à Téhéran, être admis au repas d’une famille de paysans mayas. Et, surtout, à comprendre les cultures et les traditions des pays traversés.

Bien que longtemps « expatrié », notre auteur n’en anima pas moins la revue littéraire « Les Nouveaux Cahiers de l’Adour » en prenant une part active à la vie culturelle régionale pour faire de Bayonne le rendez-vous annuel d’auteurs venus de toute la France. La ville d’Anglet fait appel à lui, à l’occasion de l’ouverture du Grand marché européen, pour organiser et animer le colloque ayant pour thème « Un processus d’adoption : la traduction ». Ses amis en littérature ont pour nom Pierre Bourgeade, Claude Esteban, Jean-Louis Depierris, Guy d’Arcangues, Armand Monjo, Pierre Espil. Non sans propager également la culture basque en faisant se produire à l’étranger le chœur Oldarra et le groupe Ontuak. Revenu au Pays Basque, il met à présent son expertise et son expérience au service d’associations engagées dans l’aide à la recherche d’emploi et au retour dans la vie active de personnes en difficulté, ou en faveur de l’enseignement spécialisé auprès des jeunes nécessitant un accompagnement adapté.

« Bonnes feuilles » sur le foot !

Dimanche 15 juillet dernier, la France est pour la 2ème fois championne du monde de football. A ce propos, Philippe Saubadine nous a livré exceptionnellement un passage inédit de son ouvrage « Il m’a été donné d’aller à Corinthe » où il était question du premier titre de champion du monde. Avec son épouse, il se trouvait à Luanda, en Angola, le fameux week-end du 12 juillet 1998 : « La finale de la Coupe du Monde de football qui oppose l’équipe de France à celle du Brésil passionne la filiale angolaise. Depuis que ces deux équipes se sont qualifiées, les Angolais nous chambrent gentiment dans le style :

- On vous aime bien vous, les Français, mais nous supportons la Seleção.

- Vous avez un excellent joueur avec Zidane mais en face il y a Ronaldo, aussi talentueux que Pelé.

- On est très contents que vous soyez en finale mais c’est le Brésil qui sera champion du monde.

Et de nous prédire une pleine musette de buts.

Alors, le vendredi veille du match, je rassemble ma trentaine d’Angolais et d’Angolaises – qui ne sont pas les dernières à pronostiquer notre défaite – dans la salle de réunion.

- Je vais écrire sur ce bout de papier le nom de la nation qui va gagner la finale dimanche ainsi que le score du match. Ensuite, deux d’entre vous m’accompagneront avec Pedro, mon adjoint qui est là, dans son bureau. Nous rangerons le bout de papier dans un tiroir qu’il fermera à clé devant nous. Et lundi matin on ira dans le bureau de Pedro qui ouvrira l’enveloppe.

J’obtiens un franc succès et beaucoup d’éclats de rire.

- D’accord, chef, mas o que é que está em jogo (mais quel est l’enjeu) ?

- Si le Brésil gagne, vous devez une tournée de vino verde. Si c’est la France, je vous offre le champagne.

Redoublement des rires avec commentaire :

- Vous ne prenez pas un grand risque chef.

Samedi soir, nous sommes plusieurs chez nous plantés devant la télé pour la finale relayée par satellite. Ronaldo est forfait, Zidane brille et marque deux des trois buts de la victoire française. Didier Deschamps, le capitaine, brandit la coupe Jules Rimet dans le Stade de France ivre de bonheur. Nous fêtons l’événement jusque tard dans la nuit. On entend quelques klaxons dans la rue, certainement des Français.

Dimanche, nous restons à l’appartement pour regarder en direct le parcours sur les Champs Elysées du bus à impériale d’où les vingt-deux joueurs et l’entourage de l’équipe de France saluent une foule dense et joyeuse. Plus de six cent mille personnes les acclament en scandant : « Et un et deux et trois zéro ! » Et les gens ne vont pas se priver de prolonger la liesse car demain lundi c’est le 14 juillet. Qui n’est pas férié pour nous ici puisque nous sommes en Angola.

La presse qualifie aussitôt cette équipe de black-blanc-beur pour faire ressortir la diversité de sa composition. Je fais alors remarquer à mes amis qu‘il manque un quatrième b.

- ??

- Eh oui, black-blanc-beur-basque. Car il y a deux joueurs basques dans l’équipe : le capitaine, de Bayonne, et l’arrière latéral, d’Hendaye.

Appel téléphonique, c’est le directeur général.

- Comme la France a gagné, tu pourras annoncer au personnel que j’accorde un congé exceptionnel demain lundi. Faxe-moi la note à signer à la première heure demain matin.

Lundi matin, mes collègues angolais m’attendent, complètement dépités mais très curieux de savoir ce que j’ai prédit.

Pedro ouvre le tiroir, prend le bout de papier et lit avec stupéfaction FRANCE 3 – BRESIL 1

- D’accord, je pensais que Ronaldo marquerait un but. Mais on ne savait pas jusqu’au dernier moment qu’il ne jouerait pas.

Malgré ça, je connais un vrai, un grand moment de gloire. Doublé d’applaudissements frénétiques lorsque j’annonce que ce jour est chômé. Et le vendredi suivant, je rassemblerai mon personnel pour trinquer dignement à la fessée donnée par les tricolores à la Seleção.

ALC

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