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la lettre du Pays-Basque

Tradition

Les vœux de l'École biblique et archéologique française de Jérusalem

Ecole française de Jérusalem © DR

Il nous a semblé intéressant de reproduire dans notre « Lettre » les vœux de Jean Jacques Pérennès, op, directeur de l'École biblique et archéologique française de Jérusalem que nous a transmis l'Abbé François-Xavier Esponde :

Jérusalem, 30 décembre 2018

Chers amis,

Voilà une vingtaine d’années que je consacre une des dernières journées de l’année pour partager quelques nouvelles avec vous. Cela me permet de garder le contact malgré mon éloignement géographique. Les échos reçus me conduisent à continuer cette formule, même si cela ne remplace pas une vraie rencontre. Voici donc les nouvelles de l’année 2018.

1-A Jérusalem et en Palestine, une rude année pour l’espérance

Cette année 2018 a été une année particulière à Jérusalem. Le 14 mai correspondait au 70e anniversaire de la proclamation de l’État d’Israël. Jour de fête pour les uns, les Israéliens, qui ont obtenu une terre ; souvenir amer pour les autres, les Palestiniens, qui furent pour beaucoup chassés de la leur, contraints de vivre dans des camps de réfugiés ou de s’exiler. Ce partage de la Palestine, décidé aux Nations unies le 29 novembre 1947, a été la cause de beaucoup de malheurs : l’État d’Israël, hyper militarisé, vit l’obsession sécuritaire et cultive la peur de l’autre ; les Palestiniens, n’ayant pas de véritable État, sont des citoyens de seconde zone soumis en permanence à des tracasseries administratives, des permis de circuler, des passages de checkpoints. Les accords d’Oslo de 1993 avaient fait espérer une solution acceptable avec la création d’un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza, qui aurait aussi donné une certaine sécurité à Israël dans ses frontières, mais la multiplication des colonies dans les Territoires palestiniens rend impossible toute continuité territoriale et donc tout futur État palestinien ; les centaines de milliers de colons qui habitent ces colonies sont en général armés et prêts à se battre pour y rester. Bref, nous sommes dans une impasse.

C’est précisément ce 14 mai 2018 que Donald Trump a choisi pour installer à Jérusalem l’ambassade des États-Unis, établie jusque-là à Tel-Aviv, la communauté internationale considérant que le sort de Jérusalem n’est pas réglé du point de vue du droit international. Conscient du caractère particulier de Jérusalem, ville trois fois sainte, l’ONU avait en effet donné à la ville le statut de corpus separatum afin de préserver la possibilité d’accès aux Lieux saints pour les trois religions monothéistes. Depuis la guerre des six jours (1967) et l’occupation totale de Jérusalem par Israël, le statut de la ville n’est pas réglé, Israël considérant la ville, de manière unilatérale, comme sa « capitale éternelle et indivisible ». Ce n’est pas admis par le droit international : d’où l’existence pour de nombreux pays comme la France d’une ambassade à Tel-Aviv et d’un Consulat général à Jérusalem, qui fait fonction d’ambassade auprès de la Palestine. Avec sa méthode cavalière habituelle, Trump a décidé de passer outre, de manière unilatérale : installant l’ambassade américaine à Jérusalem, il avalise un état de fait et ruine ainsi toute future négociation pour une solution juste et définitive du conflit. Quelques grands pays comme l’Australie et le Brésil envisageraient de faire de même, souvent poussés comme Trump par les milieux évangéliques pour qui la restauration de l’État d’Israël est de nature à hâter le retour du Messie. La situation est d’autant plus dramatique que les Palestiniens, politiquement divisés, n’ont ni les leaders ni le projet politique qui permettraient d’offrir une alternative. Rude année, donc. Désespérante même.

2- Jérusalem, une vocation à l’universalisme.

Sollicité comme chaque année pour quelques conférences d’été en France, j’avais imprudemment proposé dès le mois de mai un sujet d’actualité : Jérusalem, quels chemins pour la paix ? Je dois avouer que j’ai dû beaucoup travailler et chercher pour bâtir une conférence qui tienne la route, évitant les simplismes et l’angélisme. J’étais parti avec l’idée que la non-violence est le seul chemin véritable et je le crois toujours. Il existe de nombreuses associations et ONG qui luttent pour une solution juste du conflit : Breaking the silence qui réunit d’anciens militaires israéliens ; la Tente des nations, du côté palestinien, a pour devise : « je ne haïrai point », etc. Aucune pourtant ne parvient à entamer vraiment la logique dominante, qui est une logique nationaliste de conquête au détriment du droit des autres.

Dans mon embarras, je suis allé consulter le patriarche latin Michel Sabbah, une grande figure que je retrouve chaque mois au sein de la Commission Justice et Paix du diocèse de Jérusalem. Il me dit d’emblée une chose, qui s’est révélée être la véritable clef : « On ne comprend rien à Jérusalem si on ne prend pas en compte sa spécificité : une ville pour trois religions et une ville pour deux peuples ». Tout le drame du conflit israélo-palestinien vient d’une compréhension erronée de ce qu’est la Terre promise et le peuple élu. La Bible contient bien la promesse d’un don de la terre. Dans le livre de l’Exode, Yaweh renouvelle à Moïse la promesse faite à Abraham : « Je suis apparu à Abraham, à Isaac et à Jacob ... J’ai établi mon alliance avec eux pour leur donner le pays de Canaan. C’est pourquoi, dis aux fils d’Israël... Je vous ferai entrer dans le pays que, la main levée, j’ai donné à Abraham, à Isaac et à Jacob. Je vous le donnerai en possession » (Exode, 6, 2-8). Mais cette promesse est liée à l’Alliance qui a une dimension universaliste : Dieu ne se choisit pas une tribu, à l’exclusion de toutes les autres, c’est l’humanité toute entière qui est destinataire de l’Alliance, comme le rappelle très bien le psaume 87 : « Le Seigneur aime les portes de Sion, plus que toutes les demeures de Jacob. Pour ta gloire on parle de toi, ville de Dieu. Je cite l'Égypte et Babylone entre celles qui me connaissent… Mais on appelle Sion " Ma mère !" car en elle, tout homme est né ».

Relue ainsi, la véritable vocation de Jérusalem est précisément l’universalisme. Cette ville devrait être le laboratoire international du vivre-ensemble entre les peuples et religions. Si la Terre promise se réduit à quelques milliers de kilomètres carrés, cela n’a pas beaucoup d’intérêt. C’est même scandaleux, car l’idée même que Dieu privilégie certains et en exclut d’autres est tout simplement révoltante. Alors que l’État d’Israël s’enfonce dans une conception ethnocentriste (cf. la loi du 18 juillet 2018 qui le définit comme « foyer national du peuple juif » dont la langue officielle est l’hébreu, alors même que plusieurs millions de Palestiniens y habitent), il est de la première urgence de retrouver la véritable vocation de cette ville : l’universalisme. Que de pays, à commencer par l’Europe, ont grand besoin d’apprendre à vivre avec l’autre, qu’il soit rohingya, hindou, arabe, musulman. À l’heure de la mondialisation, l’ouverture à l’autre est paradoxalement devenue la grande affaire de notre monde. Benoît XVI l’avait bien compris, déclarant le 12 mai 2009 : « Comme un microcosme de notre univers mondialisé, cette Ville, si elle veut vivre en conformité à sa vocation universelle, doit être un lieu qui enseigne l’universalité, le respect des autres, le dialogue et la compréhension mutuelle ; un lieu où les préjugés, l’ignorance et la peur qui les alimentent, sont mis en échec par l’honnêteté, le bon droit et la recherche de la paix. Il ne devrait pas y avoir place, à l’intérieur de ces murs, pour l’étroitesse d’esprit, la discrimination, la violence et l’injustice ».

3- Vigiles de Carême : un passage intérieur inattendu

Je dois faire ici un aveu : depuis mon arrivée à Jérusalem en septembre 2015, j’ai vécu deux ans et demi habité par une colère intérieure permanente. Non que je sois malheureux à l’École biblique, bien au contraire. Il s’y passe des choses très belles et c’est une grande joie pour moi d’avoir à diriger cette très belle institution que je vois progresser. Mais croiser à chaque coin de rue de jeunes soldats armés jusqu’aux dents ; voir les jeunes Palestiniens plaqués au mur, parfois même mis en joue pour un simple contrôle d’identité ; entendre les histoires de nos employés palestiniens qui mettent une heure et demie à faire 8 kilomètres pour venir au travail quand ils sont bloqués sans raison aux checkpoints sous la pluie ou le soleil ; voir les dirigeants israéliens pratiquer une politique expansionniste et raciste qui rend tout « processus de paix » impossible ; constater l’incurie des dirigeants palestiniens plus préoccupés de profiter de l’abondante aide internationale que de travailler au bien de leur peuple ; voir les deux millions d’habitants de Gaza privés d’électricité, de soins médicaux, avec la complicité de Ramallah ; voir une communauté internationale qui préfère payer plutôt qu’avoir le courage d’imposer une négociation pour une solution politique durable ; voir se profiler un régime politique dans un pays où il n’existe aucun Mandela pour y mettre fin ; voir enfin nos Églises chrétiennes manquer de courage face à ces dénis de justice. Mis bout à bout, tout cela devient insupportable, si du moins on n’accepte pas de fermer les yeux. Oui, j’ai été habité par une colère permanente, foncière, tout en sachant le privilège que c’est de vivre à Jérusalem. Mais je n’ai plus l’ingénuité des pèlerins qui découvrent la « Terre sainte ». Celle que je connais est blessée, souffrante, et, à certains égards, désespérante.

À ma grande surprise, j’ai fait un passage intérieur décisif et inattendu au moment de Pâques, en participant pour la première fois aux vigiles organisées les samedis de carême au Saint Sépulcre par les franciscains. J’y suis allé trois samedis de suite entre 11h45 et 1h15. Durant une heure, on chante des lamentations, rappelant combien nous sommes des pécheurs récidivistes malgré la miséricorde de Dieu qui toujours pardonne. Puis une longue procession tourne trois fois autour du tombeau du Christ, où pénètre le célébrant principal. Il y reste presque un quart d’heure, tandis que les fidèles, cierge à la main, chantent une antienne pascale. Enfin, le célébrant sort et proclame l’Évangile de la Résurrection. Je suis sorti de là avec une joie diffuse et ce n’est qu’au bout de quelques semaines que j’ai compris qu’une certaine guérison s’était faite en moi. En fait, à Jérusalem il faut vivre à la fois l’échec et l’espérance, la mort et la joie de la résurrection. Sans m’en rendre compte, la colère qui m’habitait est tombée. J’habite désormais Jérusalem en ayant mieux compris le sens qu’il y a à vivre là, sur un de ces « lieux de fracture » dont parlait Pierre Claverie.

4- Des moments heureux au long de l’année

J’ai d’autres raisons de me réjouir, dont quelques réels progrès de l’École biblique. Je n’en retiendrai qu’un : un colloque international sur la guerre des Juifs de 70, organisé en octobre par un de nos jeunes professeurs et qui a réuni une belle brochette d’universitaires de haut niveau, dont un bon nombre d’Israéliens qui n’avaient pas fréquenté l’École biblique depuis des années. Chez nous aussi il y a des réconciliations qui se font attendre.

Mais la plus belle joie de l’année a été bien entendu la béatification de mon frère dominicain et ami Pierre Claverie, à laquelle j’ai pu assister le 8 décembre dernier à Oran. Nous étions plus de 500 membres des familles des 19 martyrs à avoir fait le voyage. Dès la salle d’embarquement à Orly, le bonheur des retrouvailles était palpable. Les autorités algériennes ont fait l’impossible pour nous accueillir, s’associer à l’évènement et faire que tout se passe au mieux. La célébration avait été magnifiquement préparée par Mgr Jean-Paul Vesco, dominicain, évêque d’Oran, et le postulateur de la Cause de béatification, fr. Thomas Georgeon, trappiste. Avec beaucoup de délicatesse, mémoire a été faite au début de la célébration des milliers de victimes algériennes innocentes, dont 114 imams assassinés pour avoir refusé de signer des fatwas de violence. La maman et la famille de Mohamed Bouchikhi, assassiné avec Pierre, étaient au premier rang de l’assistance près d’Anne-Marie Claverie. La célébration a eu lieu dans la basilique de Santa Cruz, nouvellement restaurée, sur les hauteurs d’Oran. Il faisait ce matin-là une lumière intense, un de ces ciels comme on peut en voir en hiver en Méditerranée. Voir béatifier des hommes et des femmes avec qui on a vécu, que l’on a beaucoup pleurés - ce fut mon cas - est une joie dont l’intensité m’a bouleversé. Comme je l’ai dit à une radio qui m’interrogeait : « je suis monté avec des martyrs et suis descendu aves des bienheureux. Ça change tout ». J’ai beaucoup travaillé depuis 20 ans, à travers livres et conférences, pour que le message d’amitié et de fraternité de Pierre continue à être entendu. D’autres l’ont fait aussi. Nous sommes récompensés, au-delà de toute espérance.

L’autre grande joie de l’année est la manière dont maman a choisi et s’est vite trouvée bien chez les Petites sœurs de Pauvres à Saint-Malo. Une DMLA limitant peu à peu son autonomie, elle a choisi de franchir elle-même ce pas délicat du passage en maison de retraite. Elle l’a fait avec une détermination et une classe qui nous a soufflé, une fois de plus. C’est un rude passage pourtant, que j’ai vécu avec elle quand il a fallu l’été dernier vider la maison familiale de Tréguier qui est maintenant en vente. Mais le passage est fait. Les Petites sœurs des Pauvres s’occupent des personnes âgées avec un dévouement total et beaucoup d’amour, comme maman l’a constaté dans ce premier Noël qu’elle a passé chez elle, un Noël plein de joie. Pour ma sœur Marie et moi, c’est un profond soulagement de la savoir heureuse pour cette nouvelle étape de sa vie. Si vous la connaissez, vous pouvez lui écrire, cela lui fera plaisir : Anne Pérennès, 32 rue Jeanne Jugan, 35 400, Saint-Malo.

Dois-je vous dire que ces joies ne me font pas oublier les soucis ou les peines que vivent aussi plusieurs d’entre vous : cancer, divorce, perte d’emploi, dépression, deuil. Laquelle de nos familles n’est pas touchée d’une manière ou d’une autre ? Soyez assurés, les uns et les autres, de ma fidèle amitié et de ma pauvre prière. Bonne année.

Pour soutenir nos activités, vous pouvez adhérer à « l’Association des Amis de l'Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem » en envoyant une cotisation à Association des Amis de l'Ecole biblique, 20 rue des Tanneries, 75013 Paris, France.

La cotisation de base est de 30 €. Un reçu fiscal est adressé pour toute cotisation de soutien à partir de 50 €. Etablir le chèque bancaire à l’ordre de « Association Amis Ecole Biblique ». 

Commentaires

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  1. katherine funel eudeline
    le 04/01/19 à 09h20

    Très beau texte, merci

  2. katherine funel eudeline
    le 04/01/19 à 09h46

    Très beau texte, merci


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