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la lettre du Pays-Basque

Tradition

La révolution de 1917 contre la spiritualité russe et l’identité chrétienne européenne

4 novembre 2016 : inauguration de la statue de saint Wladimir à Moscou © DR

A propos de la tragédie dans laquelle s’était enfoncée la Russie en 1917, il est une « filiation » qu’il n’est pas inutile de rappeler. Il s’agit de celle établie par Alexandre Soljenitsyne dans la conclusion de son célèbre discours prononcé en septembre 1993, aux Lucs-sur-Boulogne, pour l'inauguration de l'Historial de Vendée : « En inaugurant aujourd'hui le mémorial de votre héroïque Vendée, ma vue se dédouble. Je vois en pensée les monuments qui vont être érigés un jour en Russie, témoins de notre résistance russe aux déferlements de la horde communiste. Longtemps, on a refusé d'entendre et d'accepter ce qui avait été crié par la bouche de ceux qui périssaient, de ceux que l'on brûlait vifs, des paysans d'une contrée laborieuse pour lesquels la Révolution semblait avoir été faite et que cette même révolution opprima et humilia jusqu'à la dernière extrémité.
Eh bien oui, ces paysans se révoltèrent contre la Révolution. C’est que toute révolution déchaîne chez les hommes, les instincts de la plus élémentaire barbarie, les forces opaques de l'envie, de la rapacité et de la haine, cela, les contemporains l'avaient trop bien perçu. Ils payèrent un lourd tribut à la psychose générale lorsque fait de se comporter en homme politiquement modéré - ou même seulement de le paraître - passait déjà pour un crime.

Nous avons traversé ensemble avec vous le XXe siècle. De part en part un siècle de terreur, effroyable couronnement de ce progrès auquel on avait tant rêvé au XVIIIe siècle ».

Rappelons que la tragédie de la de la Vendée évoquée par le grand écrivain russe était hélas concomitante de la déportation des Basques en février 1794.

Ils finiront par inonder le monde de sang 

Pour en revenir à la révolution russe, d’autres écrivains en avaient traité l’horreur, et l’avaient même prévue prophétiquement, tel Dostoïevsky : « Les prédicateurs du matérialisme et de l'athéisme, qui proclament l'autosuffisance de l'homme, préparent des ténèbres et une horreur indescriptibles pour l'humanité sous l'apparence de la rénovation et de la résurrection (…) Ils conçoivent d'arranger les choses avec justice, mais ayant répudié le Christ, ils finiront par inonder le monde de sang ».

Le cerveau de la révolution, Vladimir Lénine, avait juré d'émasculer le clergé orthodoxe russe - ces « agents en soutane » qui avaient été utilisés par le tsar pour « adoucir et embellir le sort des opprimés avec de vaines promesses d'un royaume céleste ».

Appeler la religion « l'opium du peuple » était trop bon, avait écrit Lénine en 1909, paraphrasant Karl Marx. C'était plutôt « une sorte de boisson toxique, par laquelle les esclaves du capital noircissent leur figure humaine et leurs aspirations à une vie humaine plus digne ».

L’écrivain Nadejda Mandelstam, dont le mari poète Ossip mourrait dans un camp près de Vladivostok, était hantée par les brutalités anticléricales dont elle était témoin à Moscou. Le mot même de Dieu était devenu un « objet de moquerie », rappelait Mandelstam, tandis que les nouveaux possesseurs de la « vérité scientifique » revendiquaient l'autorité divine.

« Non seulement Dieu, mais la poésie, les idées, l'amour, la pitié et la compassion ont été renversés à la hâte. Nous devions commencer une nouvelle vie sans aucun sens (…) La moralité chrétienne - y compris l'ancien commandement "tu ne tueras pas"- était allègrement identifiée à la morale bourgeoise, tout était considéré comme une fiction ».

La spiritualité et la beauté sauveront-elles le monde ?

En contrepoint de cette tragédie vécue par la Russie, nous citerons volontiers l’intervention du Père Alexandre Siniakov lors du colloque « Europe d’hier et de demain » organisé il y a quelques années à Saint-Raphaël par la Communauté Saint Martin. Elle permettait de considérer de manière nouvelle « l’Orient de l’Europe », et de s’interroger sur l’apport des orthodoxes des pays de l’Est à la fraternité européenne.

Le jeune recteur du Séminaire orthodoxe russe en France était déjà venu dans notre région afin d’assister à la restauration de la tombe du prince Théodore Romanov au cimetière d’Urrugne ainsi qu’à l’ordination de Mgr Aillet à la cathédrale de Bayonne. J’avais eu la chance de l’accompagner également chez Mgr Etchegaray, dans sa maison d’Espelette.

De l’exposé du Père Siniakov, il ressortait trois éléments importants pour comprendre l’apport de la spiritualité orthodoxe à la culture européenne : le sens de la beauté, la proximité avec la création et le souci de la communauté ou « sobornost ».

Car, la spiritualité orthodoxe lie intimement la religion à l’art, et à la beauté.

D’ailleurs, selon la « Chronique des temps passés », lorsque le prince Wladimir Ier cherchait quelle religion embrasser, c’est la beauté du culte byzantin qui détermina sa décision en faveur de la religion chrétienne. En effet, quand les émissaires envoyés dans la capitale byzantine assistèrent à la Divine Liturgie et aux diverses cérémonies qui avaient lieu à Sainte-Sophie, leur impression fut si forte qu’ils en furent stupéfaits et rapportèrent à leur souverain : « Nous ne savions plus si nous étions au ciel ou sur la terre, car il n’y a pas sur terre un tel spectacle ni une telle beauté, et nous sommes incapables de l’exprimer. Nous savons seulement que c’est là que Dieu demeure avec les hommes et que leur culte dépasse celui de tous les autres pays. Cette beauté, nous ne pouvons l’oublier et nous savons qu’il nous sera désormais impossible en Russie de vivre d’une manière différente ». Le prince Wladimir sera baptisé en 988 et la Russie devint ainsi chrétienne.

Cette beauté dans la spiritualité et la liturgie orientales, manifestée en premier lieu dans les célébrations, rappelle que l’art a une mission sacrée. Et, si Dostoïevski  annoncera que « la beauté sauvera le monde », la spiritualité orthodoxe manifeste également une grande proximité avec la nature, avec la création de Dieu. La beauté du cosmos conduit à la connaissance de Dieu, et inversement, la connaissance de Dieu permet de découvrir la vraie beauté du monde, comme Révélation. De plus, la spiritualité russe manifeste que l’homme est solidaire avec la nature en signe de retour au paradis originel, ce dont ont témoigné nombre de grands saints russes, comme saint Séraphin de Sarov. Ce souci très actuel de la relation entre les hommes et la nature ne constitue-t-il pas la base d’une réflexion chrétienne sur l’environnement ?

ALC

 

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