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Cinéma

La critique de Jean-Louis Requena : Sibyl, film français de Justine Triet – 100’

« Sibyl » de Justine Triet © DR

Sibyl (Virginie Efira), psychanalyste, voit défiler dans son cabinet les patients les plus divers. Très sollicitée, elle gère un emploi du temps serré entre ses deux filles, son compagnon, Etienne (Paul Hamy), et sa sœur Édith (Laure Calamy) qui s’occupe occasionnellement de ses enfants. C’est une « working woman surbookée » au comportement social très déterminé. Ancien écrivain à succès, elle avait sombré jadis dans l’alcoolisme… Elle fréquente encore un cercle d’alcooliques anonymes. Sa vie parait réglée… Trop !
L’envie d’écrire la reprend. Ignorant les conseils de son entourage familial, professionnel, elle décide de se séparer de ses patients et de se consacrer entièrement à la rédaction de son prochain ouvrage. Elle résiste aux multiples pressions, tient tête, élague son agenda, et entame la rédaction de son livre… Rapidement, c’est la panne : l’écran de son ordinateur scintille sur une page vierge…
Un appel en pleine nuit : en sanglotant, une femme la supplie de lui venir en aide : c’est Margot Vasilis (Adèle Exarchopoulos), une jeune comédienne à la dérive. Elle doit tourner incessamment un film sur une île italienne : Stromboli (lieu mythique du premier film tourné par Ingrid Bergman et Roberto Rossellini). Elle avoue être enceinte de l’acteur principal Igor Maleski (Gaspard Ulliel) qui est le compagnon de la réalisatrice Mika (Sandra Hüller). Doit-elle renoncer au tournage ? Doit-elle avorter ou non ? Entre les crises de pleurs, elle s’en remet à la décision de Sibyl qui, d’abord très rétive, finit par trouver dans cet imbroglio le carburant de son roman en déliquescence.
Sibyl, malgré son métier de psychanalyste, ses propres « démons » que son travail d’écriture réveille, se laisse embarquer dans cette tumultueuse histoire sur l’île désolée de Stromboli, dans un milieu détonnant qu’elle ne connaît guère : le cinéma.
Réalisatrice et coscénariste (avec Arthur Harari) de son troisième long métrage, Justine Triet (41 ans) nous propose une narration éclatée, morcelée, tout en gardant le fil principal de l’histoire, ou plutôt des histoires : chacun des personnages véhicule ses vérités et ses mensonges. C’est un travail d’orfèvre (le montage a duré six mois !) où des flashbacks comme inserts émotionnels (scènes de sexe réussies, ce qui est rare) ponctuent le voyage physique (excursion à Stromboli) et psychique de Sibyl (interactions brutales avec les principaux protagonistes sur l’île volcanique). Celle-ci passe par des fortes turbulences émotionnelles que les autres acteurs au sens propre (Margot, Igor, Mika) ou figuré (Édith, Gabriel, ses filles) lui font subir. Elle est ballottée d’une paroi à une autre entre désarroi, manipulations et mensonges.
Elle est perdue dans cet univers factice, pervers mais sensoriel qui, au final, nourrit sa créativité. En sortira-t-elle indemne ?
Dans ce personnage complexe, Virginie Efira nous livre une prestation épatante tout en finesse et rupture : elle demeure tout au long du film d’une justesse confondante malgré la large palette de scènes à jouer (dramatique, comique, sexuelle, etc). Elle occupe l’écran avec une aisance et une présence impressionnante : c’est une grande actrice que le jury du dernier festival de Cannes - où le film de Justine Triet figurait dans la sélection officielle - aurait dû couronner du prix d’interprétation.
Au vu de sa prestation, on a cité à son égard avec raison, la grande Gena Rowlands, muse et compagne du cinéaste américain John Cassavetes. C’est le plus beau compliment que l’on puisse lui adresser, et c’est amplement justifié.

Jean-Louis Requena

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