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la lettre du Pays-Basque

Cinéma

La critique de Jean-Louis Requena

« Portrait de la jeune fille en feu » de Céline Sciamma © DR

« Portrait de la jeune fille en feu » - Film français de Céline Sciamma – 119’

Un atelier de dessin. Des jeunes filles s’exercent au croquis sur modèle conseillée par Marianne (Noémie Merlant) responsable de cette académie. Une élève est attirée par une toile sombre, intrigante, posée contre un mur. « Quel est son motif et son origine », demande-t-elle ? Marianne répond : « le tableau, son œuvre, s’intitule « la jeune fille en feu » et son origine, c’est une rencontre il y a des années de cela »

1770. Une frêle barque s’approche d’une île bretonne. Marianne est à bord, surveillant ses bagages mal arrimés. Soudain, une caisse en bois passe par-dessus bord. Marianne n’hésite pas : elle plonge toute habillée pour récupérer son avoir qui flotte ballotté par les vagues. Les marins l’aident à remonter à bord et bientôt elle débarque trempée sur une plage… Elle a rendez vous dans une grande demeure où, après s’être séchée, apprêtée et avoir restauré ses cadres vierges, elle est reçue par la maîtresse de maison, une comtesse (Valeria Golino). Sa prestation artistique consistera à peindre le portrait de sa fille Héloïse (Adèle Haenel) qui sera expédié à Milan à un riche prétendant, en vue d’un mariage.
Héloïse, que sa mère a exfiltrée d’un couvent ou elle s’épanouissait, refuse ce mariage arrangé et se terre dans la grande demeure. Elle ne veut pas se montrer… Tous les jours, elle se promène seule le long de la falaise qui domine la mer… Il est hors de propos qu’elle pose pour le portrait tant désiré par sa mère ! Marianne doit ruser en se faisant passer pour une dame de compagnie et déambuler avec Héloïse en bord de mer… Ainsi, elle observe, note graphiquement dès son retour, dans son atelier dissimulé dans une grande pièce, les traits, les attitudes d’Héloïse. Laborieusement avec obstination elle élabore un portrait d’Héloïse en se fiant à sa mémoire visuelle…
Le départ inopiné de la comtesse laisse en présence, dans la grande résidence, Marianne, Héloïse et Sophie (Luàna Bajrami), une jeune servante dévouée… Des liens amicaux vont s’instaurer entre ces trois jeunes femmes que tout sépare : une religieuse arrachée du couvent, une femme peintre, libre, indépendante et une servante infantile.
Dans ce phalanstère féminin, isolé, une sororité complice va croître et se développer…
C’est le quatrième long métrage de Céline Sciamma (40 ans) depuis son premier opus « Naissance des pieuvres » (2007), déjà avec son actrice fétiche Adèle Haenel (présente dans toutes ses œuvres !). La réalisatrice qui a suivi une formation de scénariste à la FEMIS (classée meilleure école de cinéma au monde !) creuse le même sillon depuis son premier film : l’identité de la femme, la place de celle-ci dans la société, ici le XVIIIème siècle, ouù elle est toujours assujettie au pouvoir des hommes, par ailleurs absents dans cette intrigue. L’homme est invisible mais son hégémonie perdure... La réalisatrice, militante féministe convaincue, lesbienne revendiquée, cherche un autre regard que le masculin sur la condition féminine, et plus spécifiquement sur le corps féminin. Le résultat sur l’écran est convaincant, malgré la difficulté supplémentaire, quelquefois rédhibitoire, qu’offre un film à costumes : la vêture semble toujours arriver directement de chez le costumier sans que l’interprète se la soit appropriée… Ici les actrices se déplacent avec grâce dans des robes seyantes, d’une grande simplicité.

Avec son équipe strictement féminine (hormis le monteur, Julien Lacheray, mais sous la gouvernance de la réalisatrice), soulignons le travail de sa directrice de la photo Claire Mathon qui nous propose de vrais tableaux vivants inspirés par de grands peintres (Georges de la Tour, le Caravage, Jean Siméon Chardin, etc.).
Céline Sciamma est de ces femmes actives, ambitieuses à l’instar de Noémie Lvovsky, Rebecca Zlotowski, Marie Amachoukeli, etc., qui ont décidé de créer une œuvre cinématographique dans un univers professionnel difficile. On connaît son militantisme tout azimut pour la cause féministe, mais en artiste confirmée, elle évite tout manichéisme inhérent à toute cause défendue si importante soit-elle : aussi, décelons-nous dans son récit, sans que cela devienne pesant, quelques affleurements sans ostentation. C’est son tribut au militantisme.
La réalisatrice substitue sur l’écran le regard féminin (female gaze) au regard masculin (male gaze). Ce n’est pas courant dans l’art cinématographique encombré de metteurs en scène machos testostéronés d’innombrables films passés ou présents !

Soulignons également l’option forte de Céline Sciamma qui consiste à ne pas mettre de musique durant tout le déroulé du spectacle, sauf à deux moments forts sous forme de sons diégétiques (musique émise dans l’image).
Lors du dernier Festival de Cannes, « Portrait de la jeune fille en feu » a eu deux prix : celui du Scénario et celui de la Queer Palm 2019 (première femme à l’obtenir !).
P.S : le mercredi 28 août dernier, la réalisatrice présente à l’inauguration du cinéma l’Atalante de Bayonne a désormais la grande salle n°3 de ce complexe d’art et essais à son nom.

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