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la lettre du Pays-Basque

Cinéma

La critique de Jean-Louis Requena

Arnaud Desplechin tourne à Roubaix, sa terre d’origine © DR

« Roubaix, une lumière » - Film français d’Arnaud Desplechin – 119’

 Des policiers en civil patrouillent en voiture dans les rues d’une ville sombre, éclairée de temps à autre par des guirlandes : c’est un soir de Noël à Roubaix (département du Nord). Une voiture flambe au détour d’une ruelle… Un homme dépenaillé, Dos Santos (Philippe Duquesne), vient déposer plainte au commissariat central pour agression physique et incendie de sa voiture par un groupe de délinquants du quartier… Le commissaire Daoud (Roschdy Zem) le reçoit dans son bureau… L’homme aux propos décousus, s’emmêle dans ses déclarations… Il ment piteusement… Daoud, natif de Roubaix, pousse avec calme Dos Santos a s’enferrer dans ses contradictions. Le problème est réglé en douceur, rapidement, sans dépôt de plainte…

Louis Cotterelle (Antoine Reinartz), jeune lieutenant de police, qui vient d’être muté à Roubaix est étranger à cette région du nord de la France. Taiseux, renfermé, il s’efforce de comprendre cet environnement qui lui est inconnu… Le soir, dans son petit appartement, il rédige un journal intime… Il est croyant… Les méthodes du commissaire Daoud, natif de cette ville, d’origine magrébine, vivant seul, sans famille, hormis un neveu en prison qui le déteste, et refuse de le rencontrer au parloir, lui semblent surprenantes… Daoud infatigable, toujours disponible, parvient à résoudre les multiples problèmes de petites délinquances de voisinage avec une apparente facilité : il comprend ces gens paumés, déclassés qui atterrissent au commissariat central de Roubaix : il vient de là… Cette ville qui fut jusque dans la décennie 70 le « Manchester Français » (nombreux ateliers de textile) est sinistrée… Daoud comprend les habitants des quartiers pauvres, délaissés, chômeurs de longue durée à cause la crise économique. Il éprouve pour ces gens brisés, de l’empathie, de la compassion.

C’est par l’écoute et le dialogue qu’il tente de résoudre, au mieux, les tensions sociales (vols, drogues, agressions, etc.)… C’est un maïeuticien…

Un soir, un appel téléphonique au commissariat central de Roubaix indique qu’il y a des bruits suspects dans l’appartement d’une vieille dame habitante d’une « courée »…Elle a été assassiné d’une manière sordide… Des voisines ont alerté le commissariat : Marie (Sara Forestier) et Claude (Léa Seydoux). Daoud les connaî : elles vivent ensemble avec un gros chien ; Claude a un enfant et semble dominer leur couple… Elles sont paumées, droguées, en roue libre…

Ce couple déglingué a-t-il un lien avec le meurtre sordide ?

Arnaud Despleschin (58 ans) a bâti son œuvre fictionnelle à partir du documentaire Roubaix, commissariat central de Mosco Boucault (2008) passé sur France 2. Il a co-rédigé le scénario avec Léa Mysius (réalisatrice d’Ava – 2017). Le résultat de leur travail en commun est surprenant : la première moitié du douzième long métrage d’Arnaud Desplechin est une description au quotidien du travail d’une officine de police dans un environnement urbain difficile. La seconde partie se concentre autour des deux femmes, Marie et Claude, et de leur relation complexe avec le commissaire Daoud et ses différents inspecteurs.

En s’adossant à un fait divers sordide de 2002, l’assassinat d’une vieille dame esseulée, le réalisateur élargit grâce aux codes du genre « polar social », une réflexion sur le déterminisme social qui fait que dans des circonstances difficiles, ici une longue crise économique, certains individus s’en sortent et d’autres non. Daoud, a réussi socialement : il est commissaire de police. Mais il est bien seul : toute sa famille est retournée au bled. Il comprend viscéralement ces gens perdus dans un univers hostile ou pire, indiffèrent…

Arnaud Desplechin en cinéphile averti s’est souvenu du film d’Alfred Hitchcock Le Faux Coupable (1957) et de la description minutieuse par le « Maître » des mécanismes qui alimentent la culpabilité du prévenu…Une accumulation de détails qui permet d’aboutir à l’établissement de la vérité (dans le film du grand Alfred le héros, Henri Fonda, est finalement innocenté !). Sur le plan formel le réalisateur avec sa directrice habituelle de la photographie, Irina Lubtchansky, opte pour deux approches visuelles complémentaires : Couleurs chaudes et plans classiques (plans fixes, travellings) pour Roubaix et ses logements étriqués; couleurs froides et caméras mobiles pour les scènes dans le commissariat. Mais le traitement global du récit n’est pas aussi rigoureux que cela : la source originaire du film (le documentaire Roubaix, Commissariat central de Mosco Boucault) qui a généré la partie fictionnelle de ce long métrage, demeure en quelque sorte un exhausteur de goût visuel. Arnaud Desplechin passe d’un plan à un autre sans heurt.

Roschdy Zem nous livre une prestation étonnante : son personnage est un commissaire à la fois minéral, taiseux et compassionnel. Il est d’une présence puissante dès qu’il apparaît à l’écran. Les autres acteurs sont remarquables (professionnels et amateurs) en particulier le duo renversant de déglingué par la vie que forment Sara Forestier (Marie, la dominée) et Léa Seydoux (Claude, la dominante) elles expriment par un jeu subtil, sans cabotinage, toute la misère du monde à la mode Dostoïevskienne (Humiliés et offensés).

Roubaix, une lumière, a été présenté en sélection officielle au dernier Festival de Cannes.

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