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la lettre du Pays-Basque

Cinéma

La critique de Jean-Louis Requena

Dans sa ville natale de Forbach, Claire Burger en plein visionnage © DR

« C’est ça l’amour » - Film français de Claire Burger – 98’

Une réunion de femmes, d’hommes sur une scène de théâtre. A tour de rôle chacun prend la parole plus ou moins adroitement… Vient le tour de Mario (Bouli Lanners), perturbé, hésitant, qui déclare : « je suis agent de la fonction publique ». Depuis six mois, Mario vit seul avec ses deux filles, Niki 17 ans (Sarah Henochsberg), et Frida 14 ans (Justine Lacroix). Il traîne un lourd chagrin… Sa femme Armelle (Cécile Remy-Boutang) est partie après vingt ans de mariage. Elle est régisseur lumière au théâtre « Le Carreau » à Forbach (Moselle) où Mario participe à un atelier de création sous la direction d’Antonia (Antonia Buresi).

Mario, au physique massif, est un homme honnête, sensible, qui ne comprend pas le départ de sa femme. Il erre dans sa maison encombrée de livres et de disques… Il dort sur le canapé du salon, délaissant la chambre conjugale maintenant honnie… Ses deux filles tentent de s’écarter de lui… Il se sent rejeté de tous, inutile, y compris dans sa profession à caractère social, à la sous-préfecture de Forbach. Rien ne va plus. Niki a un amoureux, s’émancipe, découche… Frida cherche sa personnalité, veut partir vivre avec sa mère. Elle agresse verbalement son père à tout propos…

Mario participe, sans trop y croire, à l’atelier théâtral dont le but, au terme de deux mois de répétition, est de représenter une pièce sur la scène du « Carreau » devant des spectateurs. Ce challenge l’inquiète, il n’est pas à l’aise et se livre peu à l’exercice théâtral. Déprimé en butte à tous ses tourments, familiaux, professionnels, culturels, il s’isole dans sa maison, son havre de paix, et écoute de la musique classique…

C’est l’histoire d’une famille en crise dans une ville en crise.

De cette trame narrative somme toute banale, maintes fois explorée, Claire Burger (41 ans), à la fois réalisatrice et scénariste, transcende son sujet par une mise en scène et une direction d’acteurs hors pairs. Une grande partie de son deuxième long métrage est tourné en gros plan, voire en très gros plan, au plus près des acteurs qui, à part Bouli Lanners (réalisateur, scénariste belge), ne sont pas professionnels. Par ce procédé, flanquée de sa petite équipe de tournage et de son chef opérateur (Julien Poupard), elle arrive au cœur du réacteur émotionnel, à la manière du réalisateur américain John Cassavetes (1929/1989) dont elle est une fervente admiratrice. Par instants, l’élève surdouée, dépasse le maître dans la conduite de scènes (rupture, réconciliation, etc.) qui ont fait la gloire et la notoriété de ce dernier.

La structure scénaristique du film est astucieuse, car elle combine les points de vue des trois protagonistes : Mario et ses deux filles, Niki, Frida, sans que le spectateur ne s’égare. La mère est quasiment exclue du récit, et son amant Greg, invisible. Claire Burger, jeune quadragénaire, ancienne élève de la Femis (Ecole Nationale Supérieur des Métiers de l’Image et du Son – section montage) a resserré la narration autour de ce trio familial. C’est, à n’en pas douter, une histoire à caractère autobiographique : Claire Burger est native de Forbach. Toutefois, elle a su imprimer dans son scénario une empreinte universelle : une famille nucléaire « ordinaire » qui se disloque sous le poids de la quotidienneté.

La bande son musicale mixe la musique classique (23ème Concerto pour Piano de Mozart) et la musique populaire (Paolo Conte, Billy Joel, etc.) sur des images génératrices d’empathies contenues. Claire Burger, également co-monteuse de son œuvre, nous livre un film « râblé » (98 minutes !), dense, qui va crescendo vers son final, telle une symphonie classique, le dernier mouvement en étant l’acmé.

La première phrase du film est « Je suis fier d’habiter Forbach ». Nous sommes tout aussi heureux de découvrir pour son deuxième long métrage (le premier, « Party Girl » – 2014, avait été coréalisé par Marie Amachoukeli et Samuel Theis et couronné par la « Caméra d’Or » au Festival de Cannes) une réalisatrice au talent éclatant qui maîtrise, à l’évidence, le langage cinématographique sans effets spéciaux, sans explosions, dans le respect des personnages incarnés par des acteurs professionnels ou occasionnels.

Claire Burger ,par l’artifice d’une histoire simple, banale en dernière instance, nous assène, induit par son art, un trop plein d’émotions. Ça, c’est du cinéma !

 

 

Dans sa ville natale de Forbach, Claire Burger en plein vis

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