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la lettre du Pays-Basque

Critique

La critique de Jean-Louis Requena

Yorgos Lanthimos et Emma Stone sur le tournage de « The favourite » © DR

« La Favorite » - Film anglais de Yorgos Lanthimos – 120’

Angleterre début du XVIIIème siècle. Anne Stuart (Olivia Colman) est reine d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande depuis 1702 suite à un imbroglio dynastique. Elle est anglicane. C’est une souveraine à la santé fragile (goutte), obèse et cyclothymique. En pleine guerre de Succession pour le trône d’Espagne contre la France de Louis XIV, puissance continentale dominante, elle règne tant bien que mal sur son royaume aidée, ou plus prosaïquement instrumentalisée, par sa favorite Sarah Churchill (Rachel Weisz) égérie du parti Whig. Celui-ci est favorable à la poursuite de ce conflit ruineux, interminable. Dans l’intimité du château royal, les deux femmes sont complices et même au-delà… Lady Sarah est une intrigante douée, retorse, dont le mari, John Churchill, duc de Marlborough est le chef des armées qui combat les français.

Lady Sarah Churchill, domine totalement la Reine en public comme en privé… Elle est redoutablement intelligente, au fait des affaires du Royaume et Anne Stuart semble s’en satisfaire, allégée, soulagée du poids de sa charge héréditaire…

Une lointaine parentèle de Lady Sarah, Abigail Masham (Emma Stone), aristocrate déchue (son père s’est ruiné au jeu), arrive à la cour comme servante. Après quelques éprouvants examens de passage comme domestique, Lady Sarah la prend sous sa protection. Ainsi, elle favorise, sans le souhaiter, une proximité entre Abigail et la Reine de plus en plus capricieuse et dépendante. Intrigante, à l’affût dans les couloirs du vaste château, Abigail parvient à gagner la confiance de la Reine…

Enhardie, elle tente par tous les moyens de déloger Lady Sarah, la favorite, pour prendre sa place : elle élabore et exécute, sans fléchir, de vicieux stratagèmes… Va-t-elle réussir ?

La cour d’Angleterre que décrit le réalisateur grec Yorgos Lanthimos est un mélange détonant de raffinement (les vêtures, les appartements), de grotesque (les scènes incongrues, les « jeux de société ») et de trivialité (le langage grossier, la sexualité débridée). Ce n’est pas un film historique au sens strict du terme, bien que tous les personnages aient réellement existé, mais une vision « distordue » de la réalité de l’époque. Le metteur en scène accentue son propos en employant systématiquement, parfois lourdement, un langage cinématographique provocateur : optique grand angle (courte focale - fish eyes) qui déforme l’image et allonge la profondeur de champ, longs travellings (avant ou arrière) dans les couloirs du château, courts panoramiques anamorphosés, éclairages de type caravagesque (plans sombres avec  source lumineuse d’un seul côté).

Ce parti pris esthétique pourrait être rapidement lassant. Il n’en n’est rien tant les scènes sont « enlevées » sans craindre la surenchère à laquelle le metteur en scène, fidèle à sa réputation de créateur d’images aux cadrages insolites, ne peut résister. Toutefois, les esprits avertis détecteront que le huitième long métrage de Yorgos Lanthimos s’inspire de deux films remarquables : « Meurtre dans un Jardin Anglais » (1984) de Peter Greenaway et « Ridicule » (1996) de Patrick Leconte, et non de « Barry Lyndon » (1975) de Stanley Kubrick dont il est l’antithèse (récit, image, musique, etc.).

Les trois actrices qui incarnent (!) le féroce trio dans ce vénéneux gynécée sont en tous points remarquables. Elles forcent le trait et campent, Olivia Colman, Rachel Weisz, Emma Stone, des personnages historiques à la limite de la caricature, mais non dénués d’une méchante humanité. Les professionnels du cinéma les ont couvertes de prix : Coupe Volpi à la Mostra de Venise 2018, Oscar de la meilleure actrice pour Olivia Colman (La Reine Anne), Award de la meilleure actrice pour un second rôle à Rachel Weisz (Lady Sarah), etc.

Depuis 2009 où il a été remarqué au Festival de Cannes, section « Un Certain Regard », pour « Canine », Yorgos Lanthimos présente régulièrement ses œuvres à deux grands festivals de cinéma (Mostra de Venise, Festival de Cannes) d’où il ne repart jamais bredouille. Preuve que sa filmographie un peu tapageuse interpelle les jurys et, en contre-partie, agace les critiques professionnels.

Il n’en reste pas moins que le film est plaisant, jamais ennuyeux, en dépit - ou à cause - de ses partis pris narratifs (le récit picaresque est divisé en cinq chapitres), visuels (les images sont parfois insolites, déformées), la musique baroque omniprésente (les actions sont « soulignées » musicalement).

En matière artistique, ici cinématographique, on peut violer l’histoire a condition de lui faire de beaux enfants. Yorgos Lanthimos a retenu la leçon d’Alexandre Dumas.

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