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la lettre du Pays-Basque

Cinéma

La critique de Jean-Louis Requena

Les acteurs Liao Fan, Zhao Tao, et le réalisateur Jia Zhang-Ke à Cannes © DR

Les Eternels - Film chinois de Jia Zhang-ke 141

En 2001, en Chine, dans la ville de Datong, ville minière de la province de Shanxi, une communauté marginale de petits malfrats vit dextorsions, de rackets, de soirées musicales assourdissantes (YMCA de Village People !). Au milieu de ces beuveries, de ces bruyantes joutes de mah-jong, Qiao (Zhao Tao) demeure la compagne effacée de Bin (Liao Fan), charismatique chef de bande. La vie semble tranquille, douce, pour ce couple damoureux qui ne manque de rien : amour, jeunesse, beauté et argentDe grands projets immobiliers sont en cours de réalisation Largent de la corruption coule à flot jusqu'à lassassinat du potentat local, protecteur de Bin, par un petite bande de jeunes voyous. Bin, lui même, subit dans sa ville une violente agression : on cherche à lui casser une jambe. La mainmise sur la population locale semble lui échapper. Plus tard à Xinjiang (extrême nord-ouest de la Chine), ville où il a émigré avec Qiao et sa bande pour suivre la délocalisation de lusine de Datong, il est sauvagement agressé par un groupe de jeunes voyous de la mafia locale. Cette dernière contrôle la ville et tente d’éliminer par la force cet intrus venu dailleurs

Lynché dans la rue, Bin est sauvé in extremis par sa compagne, Qiao, qui brandit une arme à feu et tire des coups de sommations. Tout deux sont arrêtés par la police locale, moins accommodante que celle de Datong.

Qiao est emprisonnée durant cinq ans. En 2006, elle sort de prison et part à la recherche de Bin : il na eu quune peine dun an et na plus donné signe de vie. Qiao part à sa recherche en remontant en bateau le fleuve Yangtsé vers le gigantesque barrage des trois gorges en cours de construction.

Cette course dans limmense espace chinois est aussi une tentative de remontée vers les temps heureux En cinq ans la Chine a bien changée sur le plan économique, la société a muté…Qiao découvre un monde nouveau plein de surprises

Comme pour ses précédentes œuvres, Jia Zhang-ke (48 ans) est un cinéaste de la complexité chinoise quil décrit, décrypte, de films en films. « Les Eternels » est son neuvième long métrage de fiction, dont huit avec son épouse et muse Zha Tao. Ce dernier opus, présenté lors du dernier Festival de Cannes en sélection officielle, est structuré en trois parties, la dernière, émouvante, finissant en 2018. Cest par le biais de la trajectoire amoureuse de Qiao et de Bin que le réalisateur, par ailleurs scénariste, nous expose, sans complaisance, l’évolution de la Chine sur près de deux décennies.

Le résultat est remarquable, captivant. Par une mise en image très élaborée sans être par trop « visible » ou ostentatoire (chef opérateur français, Eric Gautier !), le cinéaste nous narre la rapide évolution (en bien et en mal) de son pays natal gigantesque, démesuré selon nos normes occidentales : lavers et le revers du « Miracle Economique Chinois ». Cest une forme fictionnelle du « Roman National » que nous propose Jia Zhang-ke. Ainsi comprenons-nous intuitivement les mécanismes profonds de cette société complexe grâce à la fluidité du récit jamais pesant, parfois déroutant, nullement ennuyeux en dépit de la durée du film (2h 21).

Jia Zhang-ke nest certes plus le jeune cinéaste « underground » du début de sa carrière, lorsque les autorités chinoises, tracassières, censuraient ses premiers films. Il est aujourdhui député de lAssemblée Nationale de sa province, le Shanxi. Cependant, il a réussi a maintenir sa thématique contestataire grâce a son habilité scénaristique : les histoires damour finissent mal en général ! Jia Zhang-ke déroute astucieusement la censure par un habillage de film de genre (criminel, policier) apprécié par le public chinois.

La société chinoise nest pas aussi idyllique que le proclame le discours officiel, en particulier celui du Président Xi Jinping.

Lart cinématographique possède, en son essence, cette vertu rare de nous faire appréhender, aimer, dans l’émotion, des univers compliqués, autres que le nôtre. Des images signifiantes, des paroles incompréhensibles (le mandarin et quelques dialectes!) réduites à quelques sous-titres y pourvoiront. Ici, en voici lexemple !

 

 

 

 

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