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la lettre du Pays-Basque

Cinéma

La critique de Jean-Louis Requena

La tendre indifférence du monde d’Adilkhan Yerhanov © DR

La tendre indifférence du monde - Film Kazakh d’Adilkhan Yerhanov - 99’

C’est l’été dans la steppe du Kazakhstan. Dans un champ, deux hommes blasés regardent un combat à main nue. Un colosse, Kuandyk (Kuandyk Dussenbaev) finit par gagner par l’immobilisation au sol de son adversaire. C’est un grand gaillard rigolard, une force de la nature au tempérament enjoué. Depuis sa plus tendre enfance, il aime Saltanat (Dinara Baktybayeva), une belle jeune femme d’une famille autrefois fortunée, aujourd’hui couverte de dettes. Les huissiers saisissent tout le mobilier de la maison familiale. Désespéré, humilié, le père se suicide. Les dettes perdurent, enflent. La mère de Saltanat est emprisonnée pour défaut de remboursement. Elle propose un marché à sa fille : aller dans la grande ville pour épouser un homme, ami de son oncle, qui effacera ainsi la dette.

Sultanat, à contre cœur - elle avait d’autres ambitions, ayant fait des études de médecine -, finit par accepter la recommandation de sa mère. Dans sa robe rouge munie d’une ombrelle, Saltanat, escortée de son chevalier servant Kuandyk qui s’est joint à elle, arrive en ville pour rencontrer son oncle, mafieux local, ainsi que son soi-disant futur époux.

La transaction âprement négociée tourne au sordide. Sultanat est accablée : le futur mari est répugnant, inculte, et manifestement de combine avec son oncle. Que faire ? Pendant tout ce temps, Kuandyk arpente la ville à la recherche d’un petit boulot qu’il finit par trouver. En attendant, durant les longues négociations, chastement, les deux jeunes gens cohabitent dans une minuscule chambre.

Dans cette ville Kazakh, inconnue d’eux, un peu glauque, leur séparation (la négociation a fini par aboutir) va les entraîner dans des trajectoires divergentes semées d’embûches : ils évoluent dans un environnement toxique, peuplé d’individus corrompus (commerçants, policiers, magistrats, etc.).

Adilkhan Yerzhanov (38 ans) signe un film visuellement, narrativement, détonnant, sur une trame classique : celle de Roméo et Juliette, drame shakespearien connu de tous. Nous ne sommes pas à Vérone mais au Kazakhstan, pays immense (cinq fois la superficie de la France !), république depuis 1993, tenu d’une main de fer par un despote autoritaire (Noursoultan Nazarbayev a été élu président en 2015 avec….97,7% des voix). La corruption largement répandue, tolérée, gangrène le pays qui cumule « la malédiction de l’or noir » (réserves énormes de pétrole) et celle des métaux rares. Le réalisateur montre une authentique tendresse pour ses personnages principaux : Sultanat toujours en robe rouge, cultivée, volontaire, et Kuandyk doux, fruste (en apparence) mais tout aussi déterminé, est touchante.

Les scènes sont souvent filmées en légère contreplongée (caméra en dessous) ce qui donne une sorte de stature épique aux deux personnages principaux qui s’opposent à ceux qui les côtoient, filmés frontalement ou en plongée (caméra au-dessus). Adilkhan Yerhanov, malicieux, nous distille ici et là des scènes burlesques teintées de mélancolie. Pour les cinéphiles, des citations visuelles jalonnent ce long métrage : Edward Hopper, George Millet, le Caravage, etc… Du reste, le réalisateur n’hésite pas à articuler une transition scénique par un tableau, souvent de facture naïve, qui agit tel un « carton » de film muet.

Ce metteur en scène Kazakh inconnu (son pays exporte très peu de films), mais cinéphile, nous propose une œuvre qui semble parrainée par instant par le japonais Takeshi Kitano (première manière), l’italien Federico Fellini et le franco-suisse Jean-Luc Godard. Malgré une histoire simple, somme toute tragique, dans un contexte sociétal qui ne l’est pas moins, nous visionnons avec plaisir un film rare par sa provenance, ses partis pris visuels et narratifs en dépit d’une trame scénaristique rebattue (Roméo et Juliette).

Ce film attachant, à voir pour son étrangeté, a été dans la sélection un « Certain Regard » au dernier Festival de Cannes.

 

 

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