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la lettre du Pays-Basque

Cinéma

La critique de Jean-Louis Requena

Une Année Polaire © DR

Une Année Polaire - Film français de Samuel Collardey – 94’

Le Groenland est une immense île de 2,2 millions de kilomètres carrés située pour une grande part au-dessus du cercle polaire arctique. Elle est inhospitalière et peu peuplée : 56.000 habitants! La densité de population est la plus basse du monde : 0,03 habitants au km2. Elle a d’autres particularités : le taux de suicide est le plus élevé du monde. Le chômage, l’alcoolisme, l’inactivité durant les grands froids, y font des ravages. Sur le plan politique, le Groenland est un pays « Constitutif du Royaume du Danemark » où règne la reine Margarèthe II. En fait, c’est une ancienne « colonie douce » du Danemark où les Danois minoritaires détiennent les leviers politico-économiques et s’opposent, sans dureté, avec paternalisme, aux Inuits, occupants historiques de l’île.

Deux blocs culturels sont en opposition avec amertume pour les Inuits, avec un sentiment de supériorité pour les Danois. Des tensions naissent du frottement de ces deux entités culturelles mais sans qu’elles aboutissent à des violences. L’incompréhension langagière, le danois contre le groenlandais, creuse le fossé ethnique et culturel.

Le jeune instituteur danois Anders Hvidegaard (29 ans) accepte le poste d’instituteur dans le village de Triniteqilaaq (80 habitants) afin d’y animer une classe de onze élèves. Ils sont turbulents, ne parlent pas le danois, et ne comprennent pas de rester enfermés dans une salle de classe au lieu de partir à la chasse. En particulier le jeune Asser Boassen qui ne rêve que de chasse à l’ours ou au phoque avec la complicité de son grand-père qui le prépare à une vie d’Inuit. Anders est perdu loin de chez lui, dans un environnement climatique inhospitalier et sociétal hostile. Il se sent rejeté par cette petite communauté pour qui les Danois, même sympathiques comme Anders, sont des oppresseurs qui ont détruit leurs « us et coutumes » immémoriales. Avec beaucoup d’opiniâtreté, Anders se rapproche de quelques autochtones à la double culture danoise/groenlandaise comme Julius Nielsen, un métis.

Anders va-t-il se décourager comme tant d’enseignants avant lui et retourner dans la mère patrie, le Danemark, plus accueillante et moins rude ? Ou va-t-il rester dans ce hameau isolé et combattre tous les préjugés, les siens et ceux des villageois Inuits ?

Tel est le dilemme du jeune instituteur : rester ou abandonner le poste.

Samuel Collardey (45 ans) est un réalisateur français, ici également chef opérateur formé comme tant d’autres à la FEMIS. Son quatrième long métrage, qu’il a réalisé lors de quatre séjours dans ce village de la côte Est du Groenland est passionnant à plusieurs titres : ce n’est ni un documentaire, ni une fiction, mais un genre hybride qui s’est construit au fur et à mesure du tournage (pas de scénario détaillé, petite équipe de six personnes) en tenant compte de la réactivité de chaque personnage impliqué dans le récit. Ainsi, chacun porte son vrai patronyme et ne joue pas à proprement parler la comédie : ils sont eux même. Toutefois, la mise en scène instille ici et là, quelques courtes scènes fictionnelles afin de fluidifier la narration.

C’est un curieux objet cinématographique qui nous est proposé mais qui au final, emporte l’adhésion devant la cohérence du propos. Malgré un an de tournage in situ, Samuel Collardey évite les scènes spectaculaires que nous serions en droit d’attendre : la chasse au phoque, à l’ours polaire, aux baleines, etc. Il concentre son attention sur l’instituteur danois, désemparé quoique bienveillant, et décrit ses relations avec les Inuits dont il s’efforce d’apprendre la langue (difficile). Comprendre une culture, c’est maîtriser son langage.

Près de 100 ans après Nanouk l’Equimau (1922) de Robert Flaherty, classique muet du cinéma mondial, et également faux documentaire, Samuel Collardey nous propose avec brio (les images sont magnifiques), un film ou une petite communauté humaine isolée, se régénère sans cesse en dépit des obstacles naturels, culturels, confessionnels (les Inuits sont chamanistes).

C’est sans ostentation, ni militantisme, une leçon de tolérance que nous donne ce jeune réalisateur talentueux parti dans des contrées hostiles ou vivent des hommes (et femmes !) libres. Jean-Louis Requena

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