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la lettre du Pays-Basque

Cinéma

La critique de Jean-Louis Requena

Le cinéaste iranien Jafar Panahi absent du tapis rouge cannois pour son film Trois visages © DR

« Trois Visages » - Film iranien de Jafar Panahi – 100’

Images tremblées sur un téléphone portable : une jeune fille désespérée, Marziyeh, supplie son interlocutrice, la comédienne Behnaz Jafari, de venir à son secours. Elle va se suicider. Elle n’en peut plus : sa famille ne veut pas qu’elle aille au conservatoire de Téhéran où elle vient de réussir son examen d’entrée. Behnaz Jafari paniquée par le visionnage de la courte et violente vidéo, demande à son ami le réalisateur Jafar Panahi, de l’emmener dans le village reculé, à la frontière nord-ouest de l’Iran, en province Azéri, afin tenter de ramener Marziyeh à la raison en espérant qu’entre temps celle-ci ne se soit pas supprimée.

Après une longue nuit stressante, angoissante quand au sort de la jeune Marziyeh, ils arrivent au petit jour dans le village azéri. Ils s’interrogent : est-elle morte, déjà enterrée par la famille ou vivante cachée quelque part ? L’accueil dans le village est d’abord chaleureux car Behnaz Jafari est très connue grâce à son feuilleton diffusé par la télévision iranienne. Les villageois, loin de tout, délaissés, pensent que celle-ci va leur amener un confort qu’ils n’ont pas : eau, électricité, gaz, etc. Un habitant annonce aux arrivants « ici il y a plus de paraboles que d’habitants ! ». Leur enquête commence auprès des villageois qui se détournent d’eux dès qu’ils comprennent que le couple recherche Marziyeh qui veut faire « la saltimbanque ». Le « grand frère » de la famille se montre agressif. Leur recherche semble vouée à l’échec.

C’est toute une communauté ancestrale, patriarcale, qui se dresse contre les intrus tout en manifestant un grand sens de l’hospitalité à force de thés et de petits gâteaux.

A partir de ce simple fait divers, quasi policier, Jafar Panahi et son actrice Behnaz Jafari, dressent un portrait sans concession mais cocasse d’une province (Azéri turcophone) à la frontière de l’Azerbaïdjan. La recherche de Marziyeh, morte ou vivante, sert de fil rouge et génère de longues scènes ou tout le poids des traditions, us et coutumes millénaires, perfuse dans les échanges entre les deux citadins et les villageois. Sous une forme cinématographique en apparence simple (caméra numérique, son direct, plans séquences) avec une petite équipe de tournage, Jafar Panahi comme dans son précèdent film Taxi Téhéran (2015 – 600.000 entrées France !) déploie sa malice, son humour « Keatonien » (rester impassible) . Il observe le microcosme paysan mais ne le juge pas.

Jafar Panahi (58 ans) depuis sa condamnation de 2011 ne peut plus sortir d’Iran. Toutefois, il continue de ruser avec les autorités iraniennes afin de tourner dans des conditions rocambolesques, de longs métrages : pas de scénario soumis à la censure, fausse équipe de tournage qui sert de leurre, rapidité du tournage (moins d’un mois pour son dernier opus !). Celui-ci est son quatrième depuis sa condamnation en 2010. Entre temps il nous a proposé : Ceci n’est pas un film (2011), Pardé (2013 – Ours d’Agent du meilleur scénario à Berlin), Taxi Téhéran (2015 – Ours d’Or à Berlin) et enfin Trois Visages (2018 – Prix du scénario au Festival de Cannes).

Jafar Panahi, ancien assistant d’Abbas Kiarostami (1940 -2016) fait partie de cette « nouvelle vague iranienne » qui depuis dix ans nous offre des films d’une maîtrise formelle et d’une densité scénaristique que nous leur envions. Elle traite, au cœur même d’un état théocratique, la République Islamique, des sujets de société d’une manière indirecte décrivant ainsi les rouages grotesques, pervers de cette dernière. C’est au-delà du courage intellectuel car ici, la forme documentaire hilarante du film n’est pas faite pour plaire aux ayatollahs qui dirigent ce grand pays qu’est l’Iran. L’humour, gage de culture, et donc de tolérance, n’est pas à proprement parler leur point fort.

Aussi nous admirons le fait que, nonobstant un faisceau de contraintes de tous ordres (bureaucratiques, judiciaires, théologiques, etc.), des cinéastes de la trempe de Jafar Panahi et d’autres, maintiennent haut le pavillon du 7ème art comme instrument inaliénable du partage, de l’altérité, et donc de la connaissance de l’autre.

Le dernier long métrage de Jafar Panahi, au budget ridiculement bas (équipe réduite, acteurs sans cachets, etc.) est une bulle d’intelligence, de fraicheur et d’audace dans un univers, le cinéma, où l’argent roi règne presque sans partage.

Jean-Louis Requena

 

 

 

Le cinéaste iranien Jafar Panahi absent du tapis rouge cannois pour son film Trois visages

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