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la lettre du Pays-Basque

Cinéma

La critique de Jean-Louis Requena

Asghar Farhadi, Javier Bardem, Penelope Cruz et Ricardo Darin au Festival de Cannes © DR

Everybody Knows - Film hispano-franco-italien d’Asghar Farhadi – 132’

Dès l’ouverture du dernier film d’Asghar Farhadi nous visionnons quatre séquences distinctes montées en parallèle : le clocher d’une église avec son lourd, antique, mécanisme horloger, dans lequel des oiseaux dérangés volètent. Des mains gantées, anonymes, qui, à l’aide d’un ciseau, découpent des articles de journaux. Un domaine viticole où des ouvriers récoltent des grappes de raisins. Une voiture taxi qui amène dans un village une femme Laura (Pénélope Cruz) et ses deux enfants, Irène (Carla Campra), belle jeune fille de seize ans et son jeune frère. Laura arrive d’Argentine ou elle est partie et s’est mariée avec Alejandro (Ricardo Darin). Elle revient pour la première fois dans son village natal pour assister au mariage de sa sœur cadette Ana (Imma Cuesta). A cette occasion, elle retrouve Paco (Javier Bardem), propriétaire du domaine viticole et ancien amoureux de Laura. Paco est maintenant marié à Bea (Barbara Lennie), institutrice au village. Les retrouvailles sont chaleureuses car Paco et Bea sont liés à la grande famille de Laura qui tient un hôtel-restaurant au centre de la bourgade.

La noce a lieu d’abord à l’église, comme il se doit, puis la fiesta dans la cour de l’hôtel familial. C’est une longue séquence magnifiquement ordonnancée par le réalisateur qui déploie toute son inventivité visuelle : plans courts caméra à l’épaule, plans d’ensemble cadrés, et même travelling ascensionnel par un drone qui enregistre les danses et les chants endiablés des convives.

Mais tout à coup après deux incidents : coupures d’électricité, puis pluie orageuse, la noce joyeuse s’assombrit : la fille de Laura, Irène a disparu ! Sous une pluie diluvienne, les noceurs soudain dégrisés partent à sa recherche. A-t-elle fait une fugue avec un jeune homme à qui elle n’était pas indifférente ? A-t-elle été enlevée ?

C’est le point de bascule du nouveau long-métrage d’Asghar Farhadi, également scénariste comme dans tous ses précédents ouvrages. A partir de ce point nodal, le récit devient une sorte de thriller haletant, une enquête fouillée, douloureuse, des relations de tous ces personnages soudain confrontés à un drame. Les histoires que nous racontent ce réalisateur/scénariste sont toujours liées à des ruptures, soient des disparitions (A propos d ‘Elly – 2009), ou d’apparition (Le Passé – 2013). Dans ce scénario à l’écriture « serrée , l’auteur nous propose les deux : la disparition d’Irène et l’apparition quasi miraculeuse - au mitan du film - d’Alejandro (il est très croyant !) qui, informé du dram, arrive d’Argentine. Les dits et les non-dits de la famille de Laura, autrefois fortunée, de Paco, de son épouse, du voisinage immédiat, des habitants du village, forment un microcosme ou les croyances, les rancœurs, les fantasmes vont bon train.

Cette œuvre étrange ou tous les acteurs parlent castillan avec accent espagnol ou argentin (Laura, Alejandro et leurs enfants), dirigés d ‘une main sûre par un réalisateur… iranien, avec des techniciens espagnols (chef opérateur José Luis Alcaine, celui de Pedro Almodovar) et de l’argent européen est affublée d’un titre anglais ! L’authentique serait : Todos lo saben (tous le savent). La logique marchande a vaincu : les films espagnols sont, sauf exception, peu vu en Espagne ou la part de marché du cinéma américain est de 88% ! Dans les interviews données à l’ouverture du Festival de Cannes où le film est actuellement en compétition, le couple vedette Pénélope Cruz/Javier Bardem (dans la vie) s’exprime exclusivement… en anglais.

Depuis la découverte de ce metteur en scène iranien en 2009 (A propos d’Elly), celui-ci ne nous a jamais déçus, tant il nous subjugue par la maîtrise totale de cet art difficile, collectif, aux contraintes multiples (artistiques, économiques, linguistiques, etc.) qu’est le cinéma. Songeons que selon ses dires, Asghar Farhadi ne parle que quelques centaines de mots en castillan, langue au demeurant dotée d’un riche vocabulaire. Il affirme avoir dirigé ses acteurs, ô combien, en se fiant à la musicalité de la langue et à l’attitude des techniciens (positive ou négative) sur le plateau à la fin de chaque prise !

Asghar Farhadi, comme tout grand cinéaste nous propose des variations autour des thèmes qui lui sont chers : des groupes familiaux (iraniens, français, ici espagnols) agrégés et la description minutieuse du mécanisme de leur inéluctable désagrégation. Son œuvre pourrait être un lourd pensum qui, film après film, nous accablerait. C’est tout au contraire une joie de l’esprit, une continuité d’émotions face à tant d’intelligence cinéphilique.

Pour cet iranien, les « romans familiaux » sont identiques sur tous les continents, sous toutes les nationalités, y compris la persane. L’universel est dans le particulier.

Jean-Louis Requena

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