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Cinéma
La critique de Jean-Louis Requena
La critique de Jean-Louis Requena

| Jean-Louis Requena 832 mots

La critique de Jean-Louis Requena

La Mort de Staline - Film franco-britannique d’Armando Iannucci – 106’

Moscou, fin février 1953. La grande pianiste Olga Kurilenko, forte personnalité, joue le 23ème concerto de Mozart pour Radio Moscou. Un auditeur fidèle, « le Petit Père des Peuples », Joseph Staline (Iossif Djougachvili, dit Staline) écoute en direct cette œuvre qu’il chérit et en exige aussitôt la gravure afin de l’écouter à son aise dans sa datcha Kountsevo (ancienne résidence d’été des princes Orlov) près de Moscou. Panique à Radio Moscou ! L’œuvre n’a pas été enregistrée durant le concert et l’on se précipite pour réaliser l’enregistrement, alors que les musiciens sont partis, que la pianiste refuse de rejouer cette pièce à cette heure tardive, et que le public, choisi, a déserté la salle. Mais il faut, quel qu’en soit le prix (humain, financier, musical, etc.) obéir au « Vojd » (guide) sous peine de sanctions qui tomberont sans tarder sur tous les impétrants. Staline récupère le disque et part dans sa datcha aux environs de Moscou (trois limousines avec trois trajets différents pour déjouer les complots !).

Le 28 février, après une soirée très animée et arrosée, le Politburo présent dans la datcha de Staline se sépare à 4 heures du matin. Il comprend le premier cercle des complices du « Vojd » qui s’observent, se jaugent et attendent dans l’angoisse, certains se sentant directement menacés, les dernières décisions alimentées par la paranoïa, les phobies (politiques, alimentaires, médicales, etc.) de ce dernier. Les « convives » sont Lavrenti Béria, géorgien, chef de la police, Guergui Malenkov le plus proche collaborateur de Staline, Nikita Khrouchtchev, Boulganine, Kaganovitch, Vorochilov. Staline reste seul, comme à l’accoutumée, dans ses appartements avec sa garde rapprochée et sa fidèle gouvernante Matrena Boutouzova. Staline cloîtré (interdit de le déranger !), souffrant depuis plusieurs années d’artériosclérose et ayant déjà eu plusieurs attaques cardiaques s’écroule, on ne sait à quelle heure, dans la journée du 1er mars. A partir de ce moment, les versions divergent. Pas moins de quatre circulent : trois officieuses et une « officielle ». Primo, celle de Nikita Kroutchev (ses mémoires), secundo celle de sa fille et enfin, celle de son garde du corps. Toutes trois sont « arrangées » par les prosateurs en fonction de leur appartenance au système soviétique (leurs positions dans la « nomenklatura » et de fait, leurs gages d’appartenance). Une est totalement fausse : c’est la version officielle, selon laquelle Staline serait mort le 5 mars à 21h50 heures de Moscou. Cette information a été émise par Radio Moscou le 6 mars 1953 à 4h du matin.

Que s’est-il réellement passé entre le 1er mars et le 5 mars 1953 dans la datcha Kountsevo ?

Le deuxième long métrage d’Armando Iannucci, également l’un des quatre coscénaristes (à partir de la bande dessinée française éponyme de Thierry Robin et Fabien Nuru - 2010) nous raconte sur un mode tragicomique ce court épisode historique enfoui sous des strates de mensonges. A partir de ce fait, qui a marqué la fin d’un cycle épouvantablement sanglant et qui inaugure un nouvel âge, certes moins destructeur, mais tout aussi despotique, le film n’aurait pu être qu’un drame historique, didactique, rude, sans complaisance.

Il n’en est rien ! C’est un tour de force d’en avoir fait une comédie cynique, injurieuse, hilarante, avec des personnages odieux, lâches, grossiers, aux mains tachées de sang. Ce sont des complices du tyran qui, assistant à sa longue agonie, mènent autour de son corps vivotant, taché d’urine, une danse macabre, lugubre, prisonniers de leurs peur, excités par leurs ambitions : qui sera le nouveau « Vojd » ? C’est la comédie du pouvoir poussée à son paroxysme avec l’irruption du fils exubérant de Staline, Vassili, général d’aviation alcoolique et en contrepoint, sa fille Svetlana, sage et effacée. Le pool des médecins (juifs pour la plupart) convoqué avec retard, est apeuré devant le gisant encore vivant : le « complot des blouses blanches » à fort relents antisémites est dans tous les esprits !

Armando Iannucci nous avait déjà séduits avec « In the Loop » (Chistera du meilleur film et meilleur réalisateur au Festival de Saint-Jean-de-Luz - 2009) sur une charge satirique des méthodes du gouvernement de Tony Blair lors de la deuxième guerre d’Irak. Le gouvernement de Sa Majesté s’alignait alors sur les « faucons » des Etats-Unis après la découverte d’armes de destruction massives… Qui n’ont jamais existé !

Dans la « Mort de Staline », les jeux caricaturaux, survoltés des acteurs, tels Steve Buscemi méconnaissable (Nikita Khrouchtchev) ou Simon Russell Beale (Lavrenti Beria), pour ne citer qu’eux, font merveille. Les comédiens se « lâchent » pour notre plus grand bonheur, en rajoutent grâce à un scénario astucieux qui favorise leurs outrances.

Malgré l’horreur univoque que suscitent les personnages réels de cet immense pays, si attachant, la Russie, dont Churchill disait que c’était « un rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme », nous rions sans retenue.

Décidément l’on peut rire de tout, mais sur des propositions de qualité !

Jean-Louis Requena

Répondre à () :

de Peyrecave.Miguel | 13/04/2018 11:26

Bonne journée, Il n'y a jamais eu de "procès de Nuremberg" du communisme en Russie et à travers le monde. Il y a donc encore moins de raison pour les élites culturelles internationales de tourner un film sur les méfaits tragiques du communisme. En revanche, Staline fait l'objet de nombreuses critiques pouvant aller jusqu'à la franche rigolade comme dans ce film , ce qui permet de dissocier le communisme du stalinisme et de faire l'impasse sur la catastrophe mondiale du communisme et les collabos de cette imposture. A savoir, les idiots utiles qui s'y sont associés et, bien sûr,le PC"F"(qui a gardé le même nom sans faire la moindre repentance) et le journal l'Humanité qui, le jour de la mort de Staline, annonçait que le monde entier était orphelin. Non, on ne peut pas rire de tout. Stéphane Courtois nous le démontre dans le "Livre noir du communisme".

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