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la lettre du Pays-Basque

Cinéma

La critique de Jean-Louis Requena

A Ghost Story © DR

A Ghost Story - Film américain de David Lowery – 92’

Un jeune couple aménage dans une vieille maison en bois du sud des Etats-Unis. La nuit, ils sont réveillés par des bruits incessants, suspects. La maison semble hantée mais aucun indice évident ne permet de l’affirmer. Peu de temps après, l’homme (Casey Affleck) se tue dans un accident de la route. Sa femme (Rooney Mara) vient reconnaître son corps à la morgue : l’infirmière soulève le drap blanc pour l’identification puis le rabat. L’épouse repart éplorée, dévastée par le chagrin : c’était un couple très aimant. Un long plan fixe éloigné reste sur le cadavre. Soudain ce dernier se redresse, puis lentement chemine auprès des vivants qui s’affairent et sort comme en glissant de l’hôpital : c’est un fantôme que nul humain ne perçoit !

Le spectre avec sa grande traîne blanche, deux trous noirs à la place des yeux, surgit dans la vielle maison qu’il hante de pièces en pièces à proximité de sa femme éperdue de douleur. La vie continue, le temps s’écoule en une temporalité circulaire qui fait son ouvrage de délitement : sa femme refait sa vie et disparait, de nouveaux habitants bruyants emménagent puis partent, d’autres s’installent. Les vivants oublient les morts.

C’est une œuvre cinématographique peu banale que nous propose le jeune réalisateur américain David Lowery (36 ans !) après un blockbuster pour la firme Disney Peter et Elliot le dragon (2016). Le projet pour le moins ambitieux est de nous raconter les vivants vus par un mort ou tout du moins par son spectre. Le metteur en scène prend le parti radical d’éviter la pluie de dollars de son opus précédent chez Disney : son budget est modeste pour une production américaine, pas de plan spectaculaire, d’effets spéciaux, de musique redondante. C’est de l’artisanat qui renvoi aux premiers temps du cinéma : une histoire simple racontée en images. Il fixe des cadres explicites où le spectre revêtu d’un simple drap blanc, son linceul (?), circule librement sans apparaître au monde des vivants. C’est un tour de force d’une grande efficacité narrative malgré sa simplicité formelle. La vie, la mort des êtres, la destruction, les objets qu’observe le fantôme impassible ne sont que de longs cycles vitaux. Par sa mise en scène parfois statique (longs plans fixes dérangeants) et souvent dynamiques (travellings à travers les pièces de la maison), nous traversons avec le « non-être » au drap blanc l’espace et le temps. La structure de ce récit cinématographique est une boucle : l’exposition contient la fin et la fin résume l’exposition.

David Lowery nous assène une sorte d’ovni (scénario, réalisation) ambitieux. Avec le concours de son chef opérateur, Andrew Droz Palermo, il nous propose une image quasi carrée (format 1.37) à bouts arrondis telle qu’elle existait au début des années 1930 lors de l’éclosion du cinéma parlant. Du coup ce vieux format inusité de nos jours (nous sommes habitué aux formats larges 2.0 voire 2.20) enserre les personnages, le fantôme, dans une promiscuité dérangeante, vie/mort, que nous spectateurs ressentons. C’est l’acmé du cinéma de qualité : le visionnage génère des émotions qui nous sont propres et que nous partageons avec d’autres inconnus dans un lieu unique (salle de projection).

Dès lors, nous comprenons que ce long métrage au « point de vue » affirmé puisse déranger et, pour finir, déplaire, car éloigné des propositions cinéphiliques courantes. Mais il n’en reste pas moins une alternative intéressante, peu courante, courageuse, dans le flot incessant des films qui occupent les écrans (près de 700 en 2017 !).

Ce long métrage qui n’était pas destiné à une exploitation dans les salles françaises (sortie prévue directement en vidéo) a été présenté au Festival du Film Américain de Deauville 2017 où il a moissonné pas moins de trois prix : Prix du jury, Prix de la Critique Internationale, Prix Kiehl’s de la Révélation.

Jean-Louis Requena

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