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Patrimoine

L’histoire extraordinaire de la Villa Prinkipo à Chiberta

La Villa Prinkipo à Chiberta © DR

A Anglet, à l’orée du pignada de Chiberta, on remarque une énigmatique et massive construction de couleur rose « entre ma et pignada », comme l’indique le blason de la commune ! Il s’agit de la Villa Prinkipo, entourée d’un magnifique jardin où prédominent d’énormes massifs d’hortensias qui la séparent du golf de Chiberta, espace sportif au gazon d’un vert tendre toujours renouvelé.

Cette villa présente une apparence de pierre rose qui est en fait du ciment. Elle a une vague allure arabo-andalouse matinée de massif donjon gothique flanqué d'une tour d'angle carrée. Bref, un palais des mille et une nuits dont la façade principale borde un jardin en terrasses semi-circulaire d'hortensias auquel répond avec élégance la clôture en arcades de maçonnerie supportée par de fines colonnettes. Les ouvertures sont surmontées d'un arc géminé de la façade principale.

Il s'agirait en fait de la copie d'un fort ottoman situé sur une île du Bosphore, « Buyukada » ou « île des princes », que l'on peut apercevoir de tous les endroits d'Istanbul ayant vue sur la mer. La villa avait appartenu à un Américain nommé Robert Poole, qui la fit vraisemblablement construire afin de s’adonner à son sport favori. Il fit partie du comité technique du golf de Chiberta (1928 à 1933) et fut donateur d'1 coupe à son nom. Le duc de Valombrosa et Robert A. Poole furent parmi les premiers à construire des villas à proximité du golf.

Car le golf de Chiberta comptait beaucoup d’Américains parmi ses membres : à part Robert Poole, une revue des années 30 énumérait les Gould, les Drexels qui étaient en train de construire leur maison à Biarritz, les Prince, les Morgan, les Vanderbilt et Sam Park, qui a fait beaucoup pour développer les installations de golf. Durant la 2ème guerre, on raconte même qu’il arrivait que des fugitifs s’y cachent dans une pièce secrète close par une porte dérobée...

Cette villa est érigée comme une sorte de mirage en bordure du golf de Chiberta.
Cette copie d’un fort ottoman était donc située sur cette île du Bosphore, le détroit qui relie la mer Noire à la mer de Marmara et marque, avec les Dardanelles, la limite méridionale entre les continents asiatique et européen. Les îles des Princes sont neuf bouts de terre posés en mer de Marmara, à seulement quelques encablures d'Istanbul, l’ancienne Constantinople.

Dès les premiers temps de l'Empire romain d'Orient, l'âpre solitude des îles avait attiré les ermites, avant que les princes byzantins n'y bâtissent couvents et monastères, ce qui valut aux îles le surnom de Panadanisia, "îles des Prêtres". Dans le silence des cloîtres, les mystiques côtoyèrent bientôt des exilés tels imp Zoé, Irène et Théodosia + l'emp Romain IV Diogène. Lors de la prise de Constantinople et de son occupation par les Turcs, l’île Prinkipio a été conquise en 1453 par la flotte Ottomane. Plus tard, en 1920, on y logea des dizaines de milliers de réfugiés fuyant les atrocités de la révolution russe de 17 qui étaient arrivés à Constantinople.

Et au cours de ces 1000 ans d'histoire, les restes des monastères byzantins perchés à flanc de pinèdes ont vu apparaître de somptueuses villas : malgré les destructions et les persécutions de l’occupant turc, quelques monastères orthodoxes se dressent encore sur ces îles, comme celui de la Sainte-Trinité, datant du IXe siècle, qui abritait une grande école de théologie orthodoxe avant d’être fermée en 1971 par les autorités turques, et ce malgré les pressions de l'Union européenne, qui a fait de sa réouverture un test du respect de la liberté religieuse par Ankara.

Au milieu du XIXe siècle, la création de la première ligne de bateaux à vapeur entre Istanbul et les îles entraîna un développement spectaculaire des îles. Brusquement arrachées à leur isolement, les îles devinrent le dernier lieu de villégiature à la mode. Les grands négociants grecs, arméniens et juifs et les riches ottomans y firent bâtir de somptueuses résidences d'été entourés de jardins. Ces vastes manoirs aux vérandas et aux colonnades savamment ouvragées se dressent toujours sur les îles des Princes et ont sans doute inspiré les constructeurs de notre villa Prinkipo de Chiberta. 

L’« île des princes » qui lui a donné son nom était une villégiature réputée en Turquie. "Trouville fashionable", selon l'écrivain Gustave Schlumberger au XIXe siècle, le romancier Louis Enault décrivait vers 1850 l’assaut de luxe, sinon d'élégance, et les femmes en folles toilettes, robes décolletées et fleurs dans les cheveux, qui se promenaient suivies d'un cortège d'adorateurs, quand descendait la fraîcheur du soir. " Au début des années 1950, il y avait encore une très large communauté grecque qui organisait toujours un bal de bienfaisance. Mais les politiques discriminatoires du gouvernement turc à l'égard des minorités, et en particulier des Grecs, ont fait partir la population traditionnelle des îles remplacée par une population croissante de Turcs. Les descendants des anciens habitants grecs chassés par les Turcs reviennent parfois passer leurs étés sur l'île

Pour revenir à notre Villa Prinkipo de Chiberta, à la fin des années 50, le Dr Jacques Liron, alors jeune homéopathe se souvenait de Louis Vidouze, un acupuncteur fameux qui habitait la villa Prinkipo : une atmosphère étrange émanait de cette exotique demeure jouxtant le golf. Son nom et son originalité provenaient d’un modèle turc commandé par l’ancienne propriétaire, une milliardaire excentrique américaine. Le Dr Louis Vidouze recevait quatre jours par semaine, toute la journée, souvent le dimanche, sa clientèle accourait de la France entière. Trois fois par mois, accompagné de son ex-infirmière Jeannette devenue son épouse, il rejoignait Paris en Wagon pullman. L’hôtel Bradford, dans le 8ème arrondissement était son lieu de consultation secondaire

Et tous les matins, le jeune homéopathe se rendait à Prinkipo pour assister l’acupuncteur : le rez-de-chaussée comprenait le bureau de Vidouze, l’officine de Jeannette et 6 ou 7 pièces où les patients allongés attendaient le maître de cérémonie. Avec son épouse, il était régulièrement invité à sa table autour de nourritures splendides préparées par une cuisinière hors-pair, et supervisée par le docteur et Jeannette. La Veuve Clicquot et le château Montrose – un fameux médoc – étaient notre quotidien. Ce gourmet gourmand disparaissait parfois plusieurs jours. Ses absences mystérieuses pouvaient correspondre à la visite amicale de restaurateurs ou amis gastronomes avec qui, selon la tradition, il dégustait, serviette sur la tête, yquem ou armagnac dans le verre, les fameux ortolans. Mais il avait tout aussi bien décidé de suivre une cure de jeûne dans une clinique spécialisée, ou taquinait la truite quelque part en Espagne.

Cet acupuncteur installé à Prinkipo était un véritable guérisseur médecin : quelques aiguilles et finie la migraine. Quelques aiguilles et en moins de deux semaines, la dépression s’évanouissait. Après la mort de Louis Vidouze, presque toute sa clientèle passa chez le jeune homéopathe.

Plus près de nous, le 15 août 2007, eut lieu une tentative d'attentat au golf de Chiberta à Anglet, à proximité de l'Hôtel Argia et à la Villa Prinkipo, dû à l’organisation Irrintzi, auteur auparavant de quelques sabotages autour de Bayonne. Aujourd’hui, notre époque retrouvant un semblant de sérénité, la Villa Prinkipo est en copropriété avec des locations.

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