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la lettre du Pays-Basque

Nos disparus

In Memoriam : Karl Lagerfeld

La carte de Karl Lagerfeld à l’architecte biarrot Robert la Tour d'Affaure © DR

Personnalité créative hors du commun, Karl Lagerfeld aura réinventé au fil de son inspiration, les codes de la marque créés par Gabrielle Chanel : la veste et le tailleur Chanel , la petite robe noire, les tweeds précieux, les souliers bicolores, les sacs matelassés, les perles et bijoux fantaisie. Il disait de Gabrielle Chanel : « Mon travail n’est pas de faire ce qu’elle faisait, mais ce qu’elle aurait pu faire. Chanel , c’est une idée, qu’on peut réinterpréter indéfiniment ». Homme d’esprit érudit et éclairé, libre dans sa création comme dans son expression, Karl Lagerfeld a exploré de nombreux horizons artistiques, dont la photographie et la réalisation de courts-métrages. Enfin, on ne peut citer Karl Lagerfeld sans mentionner son sens inné de la répartie et de l’autodérision. Je me souviens de l’avoir croisé plus d’une fois à l’hôtel du Palais, lorsqu’il débarquait de son véhicule « Hummer », insolite dans nos parages basques. Et l’architecte biarrot Robert la Tour d'Affaure se souvient que sa réalisation « Coup de dès » (Ustegabeko seikiak, en basque) dont jil avait joint la photo à la dédicace de Karl Lagerfeld, avait retenu l’attention du célèbre « designer » de mode. Sur les « réseaux », une commerçante biarrote se souvenait « qu’un jeune, il y a une dizaine années, devant son magasin, lui avait demandé une cigarette : il lui a répondu non je n’en ai pas, mais tiens 10 euros pour t’en acheter. Le jeune était resté sans voix. C’était un homme toujours très courtois ».

Quant à sa propriété « Elhorria », au coeur d'un parc de 19 hectares, elle offrait une vue imprenable sur les Pyrénées. Face au « Château du Clair de lune » (qui vient de racheter le restaurant voisin « Arosta »), la villa Elhorria avait été construite en 1925 à l'initiative du baron de Gunzburg, rédacteur influent dans le milieu de la mode (Vogue, Harper's Bazaar). Pour aménager les pièces volumineuses de la demeure, le riche propriétaire avait alors fait appel à Jean-Michel Frank, décorateur phare des années 20. A ses allures hispanisantes et son influence Art déco manifeste, Karl Lagerfeld avait joint une piscine au revêtement d’ardoise dessinée par Andrée Putman. L'imposante villa basque sera rachetée au couturier en 2006 par le lunetier girondin Alain Afflelou, sponsor à l’époque de l’Aviron Bayonnais après l'avoir été au sein des Girondins de Bordeaux.

Et pour ceux qui voudraient retrouver les traces de Coco Chanel à Biarritz, je leur propose de revoir l’émission sur « Coco Chanel, les années Biarritz » que j'avais tournée il y a quatre ans pour France 3 :

https://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/pyrenees-atlantiques/coco-chanel-annees-biarritz-733795.html?fbclid=IwAR1QYtpB_o-3EKabg9oz191SBMBWgx4LD25gPHG2dkCdHYReeJiMBJHBDX8

Mais je préfère laisser la plume, ou plutôt le clavier à l’ami Yves Ugalde  - ALC

Karl Lagerfeld a raccroché ce matin. La maison Chanel est en deuil de son créateur emblématique. L'homme au col cassé, aux cheveux poudrés et aux mitaines de cuir, part avec son mystère. Je ne lui connais pas une interview où il se soit vraiment confié sur ce qu'il était vraiment. Il y a bien le livre d'Allen Caron qui révèle des pans secrets de vie comme une mère inventée et une sexualité par procuration, mais rien de précis sur les ressorts les plus profonds d'un homme à la vie aussi trépidante.

Je préfère me faire une idée qui vaut ce qu'elle vaut sur sa vraie personnalité. En dehors des podiums, des postures et de ses raideurs convenues. Il se trouve que le couturier a un temps regardé vers la Côte Basque sans, a-t-il dit au bout de quelques années à peine, y trouver les atomes crochus recherchés.

En le devinant derrière les vitres fumées de son Hummer dans les rues de Biarritz, je me suis demandé ce que cet homme voulait vraiment cacher. N'était-il pas simplement victime de la distance qu'il avait voulu installer entre ses contemporains et lui ?

En faisant razzia sur des pans entiers des plus belles productions de la poterie de Ciboure, en s'achetant ici une villa gigantesque au bord d'une piscine d'ardoise noire, vendue vite après à Alain Afflelou, quel signal a-t-il voulu adresser à un Pays Basque avec lequel il n'aura pas vraiment connecté?

Que nous a-t-il reproché pour ne plus jamais revenir nous voir ?

Le patron artistique, à vie, de la grande maison héritée de Coco qui choisit, elle aussi, Biarritz pour y créer l'été, avait sûrement des choses à nous dire. Il avait tous les coins du monde pour y faire l'intéressant. Non, ici, ce fut d'un autre ordre. Il cherchait peut-être des traces perceptibles de madame Chanel, des lumières inspirantes. Il n'était pas homme à se choisir des destinations durables par hasard. A moins qu'il ne se soit cherché lui-même sur une terre réputée pour plus d'authenticité qu'ailleurs.

Ceux qui ont pu l'approcher me l'ont tous dit. Sauf qu'il attendait qu'on perçât son secret sans qu'il fît jamais le premier pas.

Les mignons qui l'entouraient n'avaient rien à dire, mais entretenaient autour de lui une fausse garde rapprochée qui le rendait plus lointain encore.

J'ai la faiblesse de penser que cet artiste en quête permanente d'élégance, ne s'est pas arrêté chez nous sans de vraies raisons et des affinités certaines, fondées sur des approches esthétiques qui auraient mérité de vrais développements. Il faudra se contenter d'hypothèses, puisque rien de précis n'a émané des vibrations qui l'ont conduit à élire un temps domicile ici. Avec un degré d'implication dans les choix de mobilier et de décoration qui traduisait une démarche réfléchie.

Coco descendait à la villa Larralde que Karl a voulu voir dans ses pérégrinations biarrotes de conjuré. Revenir sur des pas, préférer l'esthétique à la beauté… Que de points communs entre elle et lui. Il n'aimait pas l'uniformité, pas plus d'ailleurs que la préciosité, et je ne peux m'empêcher non plus de penser que la Côte Basque, avec son caractère et son identité, lui ont toujours parlé.

Restait à trouver un langage commun qui n'existait peut-être pas entre nous ou que nous n'avons pas su trouver. C'était peut-être mieux comme ça, au fond…

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