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la lettre du Pays-Basque

Histoire

Il y a 240 ans, l’odyssée de La Fayette entre Saint-Jean-de-Luz et Pasajes

La plaque rappelant l’embarquement de La Fayette à Pasajes © DR

Le 26 avril 1777, La Fayette s’embarquait à Pasajes sur « La Victoire », pour son premier séjour en Amérique où il devait mener la guerre d’Indépendance américaine. Un anniversaire que les Amis d’Arnaga commémoreront le samedi 6 mai prochain au cours d’une excursion sur les traces du célèbre marquis né en 1757 au Château de Chavaniac, à Brioude, dans les montagnes d’Auvergne. Très tôt orphelin et à la tête d’une immense fortune, il choisit une carrière militaire comme son père en obtenant le commandement du régiment de son beau-père -

il avait épousé en 1774 Adrienne de Noailles -. L’année suivante, au cours d’un dîner, le récit des colons d’Amérique insurgés emmenés par Georges Washington l’enthousiasmera : les colonies anglaises de l'Amérique du Nord, après avoir longtemps opposé une légitime résistance aux injustes prétentions du parlement anglais, venaient de secouer le joug de la métropole. Le 4 juillet 1776 les députés des treize provinces réunis en congrès à Philadelphie, reconnaissant que leurs tentatives étaient vaines pour concilier leurs droits et la fidélité qu'ils devaient à la Couronne, proclamèrent enfin l'indépendance des provinces anglaises, qui furent constituées en république fédérative sous le nom d'Etats Unis d'Amérique. A la cour de Versailles, la noblesse défendait leur cause avec chaleur et d'énergiques sympathies. Quant au gouvernement de Louis XVI, il y voyait une occasion d’affaiblir l'Angleterre dont la marine était prépondérante sur toutes les mers.

La Fayette offrit donc ses services au Congrès américain : « à la première connaissance de cette guerre », avait-il écrit, « mon cœur fut enrôlé, et je ne songeai qu'à joindre mes drapeaux ». Or, la campagne de 1776 avec les défaites successives des Américains à New York, à Long Island et au fort Washington, avaient découragé les envoyés américains qui doutaient presque de l'issue de la lutte qu'ils avaient engagée, lorsque La Fayette alla trouver l'un d'eux, M. Deane, et lui dit : « Jusqu'ici, monsieur, vous n'avez vu que mon zèle, il va peut-être devenir utile ; j'achète un bâtiment qui portera vos officiers. Il faut montrer de la confiance, et c'est dans le danger que j'aime à partager votre fortune ». Les propositions du marquis de La Fayette furent aisément acceptées ; il lui fallait trouver de l'argent, acheter et armer un vaisseau, puis échapper lui-même à la surveillance dont il était l'objet depuis qu'on soupçonnait ses relations avec les agents américains. C’est dans ces conditions que La Fayette traversa secrètement la France par Bordeaux et Saint-Jean-de-Luz pour rallier le port de Pasajes d’où il ferait partir son vaisseau.

Le « Traité d'alliance » de Louis XVI
Benjamin Franklin lui-même s’était rendu à Versailles afin d’y plaider une cause à laquelle l'opinion publique était très largement acquise, contrairement au gouvernement français divisé entre deux camps : les uns, autour de Vergennes, souhaitaient profiter d'une occasion unique pour effacer les conséquences du traité de Paris et s'affranchir, ainsi que l'Europe, des « tyrans de la mer » - c’est-à-dire l'Angleterre -, tandis que les autres, autour de Turgot, ne voulaient qu'une chose : éviter toute aventure, afin d'assainir les finances et faire les réformes indispensables.

Les historiens eux-mêmes sont encore divisés sur ce point : celui des finances juge que cette guerre avait été funeste par son coût, de 1,5 à 2 milliards et, comme Turgot l'avait annoncé, précipité la banqueroute. L'historien politique estime que le résultat à atteindre valait plus que ce risque. Ce fut l'avis de Vergennes et c'est parce qu'il l'emporta que Turgot préféra se retirer. L'Amérique, en se soulevant contre l'Angleterre, faisait écho à l'idée de liberté répandue par le XVIIIe siècle et le rusé bonhomme Franklin avait su flatter la sensibilité Rousseauiste à la mode : cet enthousiasme se traduisait par le départ, sur lequel le gouvernement ferma les yeux, de La Fayette et de ses volontaires qui précédèrent les troupes régulières de Rochambeau. Il n'est pas douteux que, sans le concours militaire et pécuniaire octroyé par Louis XVI, les Américains eussent été écrasés. Mais on a vu sous Napoléon que la reconnaissance des Etats-Unis fut très mesurée, voire inexistante !

L’odyssée de La Fayette
Obéissant à un ordre lui enjoignant de partir pour Marseille, le jeune La Fayette feignit d'en prendre la route en chaise de poste mais après quelques lieues, la voiture changea de direction et fila sur Bayonne. Arrivé à Pasajes de San Juan le 17 avril 1777, il embarqua sur la « Victoire » avec quelques fidèles et, le 26 avril, appareilla pour l'Amérique. Il était passé par Saint-Jean-de-Luz. Le Grand Hôtel de la Poste situé rue Gambetta se trouve-t-il à l’emplacement de l'auberge de l’ancienne poste aux chevaux où le marquis de La Fayette s’était arrêté sur le chemin du port de Pasajes où l’attendait son navire ? Il est vrai qu’au début du XXe siècle, c’était l’entrée de la ville de Saint-Jean-de-Luz et que l’hôtel possédait un jardin situé de l’autre côté de la rue. Il fut remplacé par un grand ensemble en 1964. Il est cependant permis de rester dubitatif : notre héros de l’indépendance américaine est-il vraiment passé par cet endroit comme semble le rappeler une plaque qui a été placée sur l’Hôtel de la Poste ?

C’est la grande question, je dirais même la controverse qui a agité plus d’un historien. Cette rue Gambetta, ancienne grand'rue (c’est son nom en basque, karrika haundi) était - pratiquement jusqu'à la fin du XIXe siècle - à la périphérie de la ville qu'encerclaient les marais. Prolongement de la route venant de Bayonne, elle était souvent appelée pour cela Route Royale ou Route Impériale et après 1870 Route Nationale 10. A l'entrée de la ville se trouvait le relais de Poste où, comme beaucoup d'autres voyageurs, s'arrêta à au moins deux reprises, Lafayette, jeune officier qui traversait la frontière afin de s'embarquer pour l'Amérique. Et, effectivement, tous les guides touristiques ou autres nous décrivent l’Hôtel de la Poste comme « une ancienne demeure du XVIIIe siècle rendue célèbre par le passage de notre héros lors de son départ pour l'Amérique ». Or, la controverse vient de ce que l’Hôtel de la Poste, situé tout en haut de la rue Gambetta, fut en réalité aménagé dans l'ancien couvent des Ursulines, désaffecté en 1794. Lequel couvent avait été reconstruit là, après que le raz-de-marée de 1782 eut englouti l'ancien couvent établi en 1639 avec toute une partie de la ville située sur la partie sud de la plage actuelle. Des rumeurs encore vivaces il y a un siècle prétendaient même que lorsque Wellington s’était installé dans cette ville après avoir battu les armées de Soult, « son propre frère trouva bon d’enlever et d’épouser une demoiselle espagnole, élève au pensionnat que des religieuses tenaient dans l’ancien couvent désaffecté »…

Pourtant, notre héros qui était poursuivi, s’était bien arrêté dans un endroit précis pour changer de chevaux. Mais, ce n’était évidemment pas dans un couvent… En fait, la route de Bayonne par laquelle il avait dû arriver passait davantage par l'intérieur que son tracé actuel. Sans doute, devant le quartier de Chanienia, et l’endroit où le jeune officier dut changer ses chevaux se trouvait plutôt en amont de l’hôtel où la plaque commémorant son étape a été apposée.

Voici comment les événements s’y sont déroulés : nous sommes en 1777 et afin de semer les agents anglais lancés à sa poursuite, notre jeune officier enthousiaste qui voulait porter secours aux insurgés américains avait revêtu un habit de postillon, et montait à cheval en précédant la chaise de poste. Caché sous une perruque blonde, il arrive avec un compagnon près de la frontière, à Saint-Jean-de-Luz. Or, il lui fallait changer leurs chevaux : les pauvres bêtes devaient baver d’écume, car ils ne les avaient guère ménagés au long de la route. Notre héros, aussi fatigué que ses chevaux après une pareille chevauchée se laissa tomber dans la paille de l’écurie du relais. Or, il était déjà passé par ce relais de poste lorsqu'il revenait de Pasajes où il avait conduit son vaisseau, et il fut reconnu par la fille du maître de poste ; mais un signe la fit taire, son adroite fidélité détourna même les agents anglais qui les poursuivaient en les orientant vers Sauveterre de Béarn, et les deux fugitifs atteignirent Pasajes : la cause des États Unis avait gagné un de ses plus zélés défenseurs ! Car, sans le Traité d'alliance signé par Louis XVI avec les Insurgents américains le 6 février 1778, et sans La Fayette qu'une aubergiste avait sauvé des espions anglais chargés de l'assassiner à Saint-Jean-de-Luz, sur le chemin du port de Pasajes où l’attendait son navire, sans oublier le concours pécuniaire et militaire de la France avec les troupes régulières de Rochambeau, nul doute que les Américains eussent été écrasés. Mais les intérêts commerciaux prépondérants d'une nation marchande dans l'âme avaient vite affaibli la reconnaissance des Etats-Unis qui, sous Napoléon, avaient déjà renoué avec leurs « ennemis » anglais. Il y aura cependant les deux guerres mondiales…

Alexandre de La Cerda

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