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Patrimoine

Fiesta Brava à Bayonne : un patrimoine hors du temps

Aux arènes de Bayonne, il n’y a pas que des corridas : Yves Ugalde et Thierry Malandain © DR

Vendredi, les lampions de la feria s'allument sur le vallon de Lachepaillet. Une lumière blanche fait plein de petits points diamantés dans la nuit débutante. La plaza déverse son flot de spectateurs dans le petit village de casetas. Le charme du lieu ne se décrète pas. C'est à Bayonne et nulle part ailleurs. Les jolies façades des villas environnantes prennent leur part dans l'éphémère charme de cette couronne lumineuse de la plaza.

C'est compact et fluide à la fois. Les danseuses de sévillane se succèdent sur les planches de la scène posée à la sortie de la porte A. C'est aussi là que chaque soir j'animerai les tertulias où on se dira nos vérités sur la tarde qui viendra à peine de livrer son verdict. On ne sera pas d'accord sur tout, mais ce moment d'exutoire permettra de percer des abcès, vider des déceptions, crier des joies. Et surtout, ensuite, de passer à autre chose. Dans une feria, demain est un autre jour dès la sortie du grand rond.

C'est tellement différent de nos fêtes qu'à Bayonne on a décidé de poser des dates distinctes sur le calendrier de l'été. Les fêtes, c'est bruyant, physique et in situ. On ne leur fabrique pas un décor, c'est la ville elle-même qui offre le sien. Leurs rues sont nos rues. Celles où, toute l'année, on évolue, on travaille et se croise.

Aucune confusion possible avec la feria qui s'est enfin trouvé une place à part, à cheval entre le mois d'août et de septembre, et dont on monte les espaces de boisson et de bouche pour trois jours dans un quartier habituellement si tranquille. Une couronne lumineuse posée sur le vallon de Maledaille. Pour trois jours seulement.

Les chemises sont plus habillées, les dames ont des toilettes, le jambon se fait ibérique, les chignons sont tirés et les odeurs de chipirons à la plancha viennent taquiner les narines dès la mi-journée.

Jamais l'expression "tourner en rond" n'a été aussi adaptée à la situation. Sauf que c'est voulu et si plaisant. L'inverse des fêtes, en bas, où on part à l'aventure dans les lignes brisées d'une ville qui n'en est pas à un recoin ou à une cave près. Là, l'axe est posé depuis 1893 et les forces centripètes et centrifuges aspirent et rejettent le public à cadences régulières entre les novilladas du matin et les corridas du soir.

La plaza fait comme une immense pieuvre dans les tentacules de laquelle on se laisse prendre dans un va et vient permanent. Le grand éventail de la taquilla est une ruche hospitalière. Rien à voir avec le guichet d'un stade où, la plupart du temps, les mains qui vous tendent les billets depuis un trou minuscule n'ont même pas de visage.

L'abonné fidèle peut y laisser une poche de viennoiseries le matin, l'équipe de vente et de réservation des billets y campe pendant deux mois en se fendant à tour de rôle d'un gâteau ou d'un plateau de charcuterie. Plus loin, les areneros, qui ratissent large comme chacun le sait, mettent, dès 9 heures le matin, leur chemise blanche et leurs mil rayas, avant de se transporter en meute vers le café. Une secte, une bande à part.

Dans les corrales, les portes claquent. Plus encore un jour de corrida concours, comme demain samedi, où les bichos viendront de toutes les Espagne. Les placiers vont rejoindre leurs postes dans un dispositif de satellisation parfaitement rodé entre soleil, ombre et soleil, et ombre. Ceux des gradas altas prennent des allures de vigie, les bras croisés, le regard planté vers l'Adour et les flèches de la cathédrale. Ils dominent le monde.

Les musiciens de l'Harmonie Municipale vont rejoindre leur perchoir en tenant à distance les trois gaiteros du roi Léon qui s'installent un peu plus haut encore pour que le dialogue mélodique tienne d'un jeu délicieux, et si particulier à Bayonne, de questions réponses sur aigues. Les vétérinaires scrutent les boiteries potentielles depuis les passerelles du toril. Le président ajuste sa batterie de mouchoirs. L'équipe de maintenance peigne le sable du ruedo jusqu'à ce qu'il ressemble à une plage du matin. Le préposé au marquage dessine à la chaux le fer de l'élevage du jour au centre de la poste. Un artiste dont l'allure n'a pourtant rien d'évanescent.

L'équipe chirurgicale met la dernière main au bloc opératoire. Une dame vient fleurir la chapelle. Les muletiers composent un damier de poil sur la croupe de leurs bêtes. Les alguaziles, plume au vent, chauffent leurs montures dans la rue Alfred Boulant. Je croise Loulou Lohiague qui s'empresse d'aller chercher sa boîte à couture pour changer la couleur des rubans de la devise du jour. La famille Algarra est en deuil. Exit donc les couleurs traditionnelles de la ganaderia sur lesquelles elle a travaillé depuis deux jours. Aujourd'hui, ce sera noir...

Et on me demande pourquoi j'arrive si tôt à la plaza, mais tout simplement parce que le spectacle y commence dès l'aube. Surtout ne rien rater d'un monde qui ose encore faire perdurer des codes, des couleurs, des odeurs, des relations sociales, totalement hors du temps.

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