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la lettre du Pays-Basque

Histoire

De l’« Ondine » et de la « Lorelei » aux « Lamia » basques

Une « lamia » avec son peigne sur un écusson d’Oieregi (vallée de Baztan) © DR

Le samedi 8 juin à 20 h 30 au Colisée de Biarritz, le Théâtre de Vi' présente « Ondine » de Giraudoux dans une mise en scène de Virginie Mahé (Entrée 15 euros, tarif réduit 12 euros, réservations : tél. 06.17.69.46.25 et www.letheatredevi.com ).
Cette pièce de théâtre de Jean Giraudoux avait été créée en mai 1939 au Théâtre de l'Athénée à Paris dans une mise en scène de Louis Jouvet, avec Madeleine Ozeray dans le rôle-titre et Louis Jouvet dans le rôle du Chevalier Hans. Il s’agit d’un conte de l’écrivain romantique allemand - descendant de huguenots normands – Friedrich de La Motte-Fouqué (1777-1843) qui inspira Ondine à Jean Giraudoux sur le thème de la nixe (sirène) qui cherche à s'incarner dans l'humain, thème issu du merveilleux germanique autant que celtique (Mélusine). Mais alors que, dans ces traditions, l'ondine souhaite gagner dans cette forme humaine un supplément d'âme ou assume une vieille malédiction, l'héroïne de Giraudoux y perd par amour ses attributs surnaturels. Le dramaturge a trouvé là une occasion de représenter les rapports impossibles de l'homme et de la femme, dans un genre où la rigueur de la tragédie classique  se mêle à la fantaisie de féeries coutumières au XVIIème siècle.
L’occasion de rappeler également  la célèbre « Lorelei » du poète Heinrich Heine qui avait constitué la trame d’un récent concert à Arnaga dans le cadre du Festival Musical et Littéraire orchestré magnifiquement par Michel Fenasse-Amat.
Dans son célébrissime poème publié en 1827, Heinrich Heine faisait part de sa tristesse due à une histoire des anciens âges qui hante son souvenir :
"Déjà l’air fraîchit, le soir tombe,
Sur le Rhin, flot grondant ;
Seul, un haut rocher qui surplombe
Brille aux feux du couchant.
Là-haut, des nymphes la plus belle,
Assise, rêve encore ;
Sa main, où la bague étincelle,
Peigne ses cheveux d’or.
Le peigne est magique. Elle chante,
Timbre étrange et vainqueur,
Tremblez fuyez ! la voix touchante
Ensorcelle le cœur.
Dans sa barque, l’homme qui passe,
Pris d’un soudain transport,
Sans le voir, les yeux dans l’espace,
Vient sur l’écueil de mort.
L’écueil brise, le gouffre enserre,
La nacelle est noyée,
Et voila le mal que peut faire
Loreley sur son rocher"
.

La beauté est ici à la fois attirante et dangereuse, tout comme la nature. Ceci est également une caractéristique du romantisme allemand. On déplorait de nombreux accidents de navigation en cet endroit très étroit du Rhin, enserré entre des rochers élevés, et soumis à des courants tumultueux. Précisément, le nom même de Loreley attribué à un de ces rochers vient du moyen allemand lürelei (lüren : épier ; lei : rocher). Un lieu mêlé aux histoires fantastiques du Moyen-âge. Et concernant les sources d’inspiration de son poème sur la Lorelei, aux Nixen – les nymphes de la mythologie germanique -, Heine ajoute un rapprochement avec les sirènes de la mythologie grecque ancienne, car elle ensorcelle les navigateurs par son chant et cause leur noyade. Il puise également son inspiration dans les Métamorphoses d’Ovide et plus particulièrement dans le mythe de Narcisse : la Lorelei peut être considérée comme narcissique, car elle passe son temps à se peigner. C’est un des poèmes allemands les plus connus, souvent mis en musique, en particulier par Franz Liszt, Clara Schumann, Chostakovitch, jusqu'à George Gershwin et Charles Trenet !
Heine était par ailleurs étroitement lié au milieu littéraire français, en particulier Gérard de Nerval qui a évoqué cette légende lors du récit de son voyage sur les bords du Rhin, et Théophile Gautier, à qui il avait d’ailleurs inspiré ce poème sur les  « Schwanenjungfrauen » - les « femmes-cygnes » :
"De leur col blanc courbant les lignes,
On voit dans les contes du Nord,
Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes
Nager en chantant près du bord,
Ou, suspendant à quelque branche
Le plumage qui les revêt,
Faire luire leur peau plus blanche
Que la neige de leur duvet".

Heinrich Heine, établi à Paris de1831 jusqu’à sa mort en 1856, considérait, envers et contre certains de ses compatriotes, que le Rhin constituait la frontière entre l’Allemagne et la France. Or dans la France des années trente et quarante, le Rhin était devenu l’incarnation de la poésie et du romantisme allemands : Victor Hugo dans son livre Le Rhin - Lettres à un ami édité en 1842 et, plus tard, Apollinaire publia sa version de la Loreley dans son cycle des Rhénanes (Alcools, 1913). Or c’est Heine qui avait livré avec son poème Loreley l’un des textes clé du romantisme international du Rhin : tout en renforçant une certaine image pittoresque et romantique de l’Allemagne – à laquelle il tenait d’ailleurs modérément - son poème mêle l’avertissement qu’on ne doit pas perdre complètement de vue la réalité, en nous montrant clairement quelles en seraient les conséquences à travers le triste sort du batelier.

Mais si Edmond Rostand, lors de ses fréquentes promenades au Pays Basque, dans les environs d’Arnaga, n’avait pas dû rencontrer beaucoup de fées, pratiquement inexistantes dans la mythologie basque, il a peut-être croisé en revanche quelque « Lamia », créature fabuleuse qui peuplait les forêts dans la vallée du Baztan, non loin de Cambo, et qui figure sur maints blasons des maisons seigneuriales du village d’Oieregi et sur le palais de la seigneurie médiévale de Bertiz entourée de son magnifique parc naturel.
La légende conte qu'aux temps anciens, il était fréquent de rencontrer au fin-fond de cette vallée où les sources de la Bidassoa prennent le nom de Baztan, une des lamias qui vivaient là. Avec leur miroir doré et leur peigne, elles peignaient leurs longs cheveux en envoûtant par leur beauté les hommes qui les admiraient, les détournant d'aimer de tout autre amour. Alors, les autres femmes de la vallée leur livrèrent une chasse impitoyable, les faisant quasiment disparaître. Mais si, cheminant pieds nus dans la rivière magique et nous laissant séduire par le murmure tellurique de la forêt du Baztan, avec la permission de Basajaun, le « maître sauvage » de la mythologie basque qui étreint ses vieux arbres, en étant attentifs et prêtant l'oreille, avec de la chance, nous pourrons découvrir une des lamias rescapées ou qui seraient retournées dans leur vallées des années plus tard... Laissons nous donc emporter par la fantaisie de la Lorelei germanique ou des lamias basques pour ressentir la magie profonde des vieux mythes !

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