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Cinéma

Biarritz : le retour aux sources d’un cinéaste d’origine arménienne

« Nous avons bu la même eau » de Serge Avédikian © DR

Le 24 avril 1915, une tragédie sans précédent commence dans l’Empire ottoman. Elle durera huit ans, en partie « à l’abri » de la première guerre mondiale : son bilan, 1,5 million de morts ! Ces morts sont Arméniens, leur culture et leurs biens ont été détruits ou confisqués ; quelques-uns en ont réchappé et sont à l’origine de la diaspora apatride dispersée dans le monde. Comme chaque année, la commémoration du Génocide des Arméniens sera célébrée au monument aux morts de Biarritz mercredi 24 avril (à 11h 30) et sera accompagnée d'une série de manifestations culturelles. En particulier, jeudi prochain 11 avril la projection (à 15h30) à la Médiathèque de Biarritz du film « Nous avons bu la même eau » de Serge Avédikian, en présence du réalisateur. Il s’agit d’un documentaire sur l’effacement des traces des Arméniens dans le village familial en Turquie du réalisateur Serge Avédikian qui retourne sur les traces d’une communauté chassée en 1922 de son village dont l’église et les tombes ont disparu, leurs pierres dispersées... Et pourtant !

Car, en deux décennies, Serge Avédikian est retourné trois fois à Solöz, le village de ses grands-parents situé à 170 km au sud d’Istanbul. Accompagné d’une jeune journaliste d’origine turque, il a tiré lors de son dernier voyage en octobre 2005 un film puissant sur les thèmes de l’identité, la vérité, et la réconciliation.

Dans ce documentaire de création (72’), le réalisateur a voulu « retourner le monument des pierres tombales arméniennes et en décrypter les gravures, retourner pour briser le tabou si fortement ancré entre Arméniens et Turcs et confronter les images furtives de 1987 (lors de son premier séjour, ndlr.) à celles d’aujourd’hui et refléter le travail du temps, l’évolution de la relation entre les personnages et les faits. Aujourd’hui les habitants (des slaves musulmans de Thessalonique en Grèce, implantés de force en Turquie en 1923 dans le cadre des échanges de population) veulent rendre hommage aux Arméniens qui les ont précédés et qui ont été chassés de en 1922 après avoir échappé aux massacres et aux déportations. Que ressentent-ils de vivre dans leurs maisons ? Que savent-ils exactement ? Autant de questions abordées avec tact et pudeur comme un devoir de mémoire mutuel qui s’impose à notre génération.

Face à l’avenir, et aux jeunes qui n’auront d’autre responsabilité que d’avoir accepté, sans les

mettre en doute, les mensonges perpétués par la propagande nationaliste turque, j’ai souhaité

dialoguer et donner ma vérité.

Je m’intéresse moins aux faits qu’à la manière dont est vécu ce double exil. Comment vivent ces gens expatriés de leur pays et de leurs terres et parachutés en 1923 dans un village arménien… village lui-même vidé et pillé en une année par les Turcs qui vivaient autour

lors des déportations massives de 1915. Comment ces gens vivent avec des fantômes, les leurs, les nôtres. Comment ces gens coupés de leurs propres racines, qui n’étaient pour rien dans cette histoire, allaient s’accommoder d’un passé qui datait de plus de quatre cents ans.

Comment ils ont pu déplacer des pierres tombales et en faire des trottoirs, des terrasses, des

murs, des escaliers… Ce qui est troublant, c’est qu’ils sont quasiment tous persuadés qu’il y a des trésors cachés par les Arméniens, et ils les cherchent. Le mythe de l’étranger qui vivait là et qui était prospère perdure encore cent ans après ». Or, note Serge Avédikian, « le fond du problème reste quand même que ces gens sont aussi persuadés qu’il n’y a pas eu de

génocide. Qu’il est impossible qu’Enver, Talaat et Djemal aient pu « programmer une chose

pareille » Que « les Turcs aient pu le faire alors qu’ils s’entendaient bien avec les Arméniens », sujets ottomans comme eux depuis des siècles. Actuellement, une théorie qui prévaut est de dire que les Allemands sont seuls responsables des « événements de 1915 », puisque les Jeunes Turcs étaient à la botte des Allemands et qu’ils ont fait exécuter ces atrocités par les Kurdes et les tchétés (bande de brigands). En d’autres termes... « Nous les Turcs, nous n’y sommes vraiment pour rien... ». Ces Turcs « d’adoption » qui se sentent turcs et sont fiers de l’être, n’ont pas eu d’autre source d’information que la formidable déformation de l’histoire par l’Etat Turc qui les accueillis. Pourtant, le questionnement affleure, parfois, chez les plus jeunes, on le sent aussi dans le regard perdu des plus érudits qui sentent confusément que leurs convictions se heurtent de plus en plus à d’autres, si opposées, émanant du monde entier, et qui commencent, même au fin fond des campagnes, à se faire insistantes »...

Rappel historique : la ville de Seuleuze (Solöz, en turc) se trouve sur les hauteurs du lac Iznik entre la ville de Yalova et la ville de Brousse (Bursa) en Bithynie. Cette antique cité est célèbre pour avoir abrité le 3ème concile de la chrétienté naissante. Le bourg de Seuleuze s’était constitué au début du XIVème siècle sur les ruines de la fameuse Phytopolis grecque. Sa prospérité provenait principalement de ses oliveraies et de ses sept fabriques de soies.

Quant au réalisateur Serge Avédikian, il est né à Erevan en 1955 et arrive en France en 1970, à l’âge de 15 ans. Elève au Conservatoire d'Art Dramatique de Meudon, il travaille avec ceux du Conservatoire de Paris et joue de nombreuses pièces du répertoire classique et moderne. Dès 1976, il crée une compagnie théâtrale et met en scène plusieurs pièces. En 1979, il interprète Christian Ranucci dans « le Pullover Rouge » de Michel Drach, qui lui confère une certaine notoriété. En 1982, il commence à réaliser des documentaires, tout en poursuivant son travail de comédien au cinéma et au théâtre. En 1988, il fonde sa propre société de production et continue à réaliser des films personnels et expérimentaux. Parallèlement, il est toujours acteur au théâtre, au cinéma et à la télévision, et metteur en scène. À partir de l’an 2000 il réalise des films courts et moyens-métrages en faisant appel à d’autres producteurs. Après ce documentaire, d’autres projets de réalisation de fiction et d’animation sont en cours.

Jeudi 11 avril à 15h30, Médiathèque de Biarritz, projection du film « Nous avons bu la même eau » de Serge Avédikian, en présence du réalisateur. A 18h, Serge Avédikian dédicacera son dernier livre « Diasporalogue » à la librairie Hugo de Biarritz (9, avenue Victor Hugo, près des Halles).

ALC

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