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la lettre du Pays-Basque

Histoire

1808 : le « Dos de Mayo » d’un Garde basque de Murat

Soldat et « Garde basque » © DR

La communauté de Madrid vient de fêter comme chaque année le « Dos de Mayo » (2 mai 1808) qui dans cette partie de l’Espagne est un jour férié. « Fête nationale » de la région, c’est le jour de célébration de la rébellion espagnole face aux troupes napoléoniennes qui occupaient Madrid, soulèvement qui entraîna une révolte générale dans le pays et le début de la Guerre d’Indépendance.

La guerre d’Espagne dans l’épopée napoléonienne et plus particulièrement les événements de Madrid des 2 et 3 mai 1808 ont été abondamment traités par les historiens, en particulier les historiens français.

Il n’est pourtant pas inintéressant de disposer du témoignage d’un soldat français qui a participé à ces événements, même sous la forme de strophes. Simple soldat et poète, la chose est peu courante et si l’œuvre originale est en basque, elle méritait d’être donnée ci-dessous dans sa version française.

Dans un article paru en espagnol en 1997, Antonio Zavala, jésuite et écrivain basque indique : « La Bibliothèque Nationale de Paris (en fait BNF) conserve un manuscrit intitulé « Les Français à Madrid en 1808 » contenant une composition en basque de douze strophes, relative aux événements de la capitale espagnole du deux-mai de cette année-là. (…) Une note incluse à la fin du manuscrit précise que l’auteur du récit est un garde d’honneur basque de Murat ».

Lors de son passage à Bayonne en mars 1808, Murat avait formé une compagnie de Guides basques, sous le commandement du capitaine Larre, pour constituer sa garde d’honneur et l’accompagner en Espagne. Cette compagnie était composée de trois cent soldats issus des rangs des Chasseurs basques. Le costume des gardes était rouge et façonné dans la forme nationale.

Cette compagnie est entrée en Espagne le 22 mars 1808 et arriva à Madrid au bout de quinze jours. Elle sera présente dans la capitale lors des événements des 2 et 3 mai. La compagnie basque s’était portée à la place Santa Domingo lors du 2 mai.

Elle suivra ensuite Murat et le raccompagnera en France pour lui servir de garde du corps en juillet quand, malade, il prendra les eaux à Barèges. Elle sera ensuite envoyée dans les Pyrénées pour garder Montlouis en août 1808, puis Bellegarde à partir de mars 1809. La compagnie sera renvoyée à Oloron en juin 1809 pour être incorporée dans le bataillon des Chasseurs de Montagne des Basses Pyrénées.

Julien Vinson dans son livre « Le folklore du Pays Basque » paru en 1883 a donné une traduction en français des douze strophes de l’auteur, Garde basque de Murat, dont le nom reste à ce jour encore inconnu. La traduction de Julien Vinson, par endroit un peu littérale, a fait l’objet, dans le texte donné ci-dessous, de quelques modifications, à l’aide d’une traduction en espagnol plus récente :

 « En mil huit cent huit nous nous enrôlâmes soldats, oh, en toute innocence, nous avions à servir dans la garde du Prince, nous l’avons fait quand cela fut nécessaire.

Quand nous fûmes arrivés dans la ville de Madrid, nous eûmes beaucoup de visages qui nous regardaient : ils nous disaient que nous étions des Navarrais, que nous serions de leur côté quand il faudrait.

Le deuxième jour du mois de mai, nous eûmes la révolte dans la ville de Madrid, ils voulaient nous chasser hors de la ville, mais ils se trompaient joliment.

Nous partîmes neuf cents de la caserne, on nous répartit sur deux places, prêts en armes contre les Espagnols : nous tirâmes sur tous ceux qui se montrèrent.

Quand nous sommes arrivés sur la place avec nos bérets rouges ils commencèrent tout de suite à se moquer de nous, ils pensaient sans doute que nous étions des taureaux pour nous toréer avec des mouchoirs.

Agitant des mouchoirs et nous frappant par derrière, ils nous criaient « Tire, Tire, vaurien » Nous leur tirâmes une douzaine de coups de fusils : ceux qui étaient saufs s’en allèrent sans dire adieu.

Quand ils virent notre détermination, deux individus s’enfuirent ; en revanche les autres nous lançaient des pierres de dessous les manteaux : c’était dommage que de tels gens puissent vivre.

La conversation que tenaient les femmes était qu’elles désiraient être des hommes. « A quoi diable servent-ils ces gueux de français. Avec l’aide d’une autre je pourrais en affronter une douzaine »

Courageusement ils commencèrent chacun de leur propre maison, à tirer des coups de pistolets depuis les balcons, ensuite ils pensèrent après en avoir bien fait l’expérience que ces gueux de français avaient de la force.

Ces dames de là firent une bonne affaire, en ayant jeté dans les rues les pots et les pichets, ce n’est pas un malheur pour les fabricants de vaisselle de terre : on en achète un (objet) au prix pour lequel on en avait deux auparavant.

Fabricants de tuiles de France, je vous salue, maintenant mettez-vous vite au travail si vous voulez faire des affaires car il y a moyen d’en faire maintenant à Madrid car ils ont jeté les tuiles des maisons.

L’auteur de ce chant est un jeune garçon Labourdin et enfant de la montagne, il a eu envie de composer ces vers quand l’occasion s’est présentée ».

Le récit qui nous est donné par ce jeune Basque de la Garde d’honneur de Murat est, pour reprendre les mots d’un commentateur espagnol, à mi-chemin entre le dramatique et le comique. L’appel ironique aux fabricants de tuiles français en les invitant à tirer profit du fait que les maisons se soient retrouvées découvertes n’est assurément pas très heureux compte tenu du contexte sanglant de ces journées. Il convient toutefois de rappeler, sans pour autant justifier la répression et les exécutions menées les jours suivants par les troupes napoléoniennes, que le « Dos de Mayo » a débuté à Madrid par la chasse et le massacre des soldats français dans les rues et jusque dans l’hôpital militaire où certains étaient soignés. L’extrême violence des combats fut donc bien des deux côtés.

L’auteur de ces strophes dont on ne connaît pas le nom, est un soldat français, acteur anonyme de cette journée historique tout comme les héros du roman « Un jour de colère » de l’auteur espagnol Arturo Pérez-Reverte. Artisans de quartier, bourgeois, militaires, hommes, femmes et enfants formant le peuple de Madrid, unis contre une armée d’occupation qu’ils avaient pourtant acclamée peu de temps auparavant et contre laquelle ils exprimaient, en ces premiers jours de mai 1808, leur colère, mais aussi et c’est peut-être plus grave pour les forces napoléoniennes, leur mépris.

Les Madrilènes avaient pu se rendre compte, le 23 mars 1808, lors de l’arrivée des troupes françaises dans la capitale que celles-ci étaient composées en grande partie de jeunes recrues inexpérimentées, mal vêtues et peu disciplinées. Cette mauvaise impression laissée par les troupes françaises a, pour certains historiens espagnols, pesé sur les événements du « Dos de Mayo ». Ainsi, les Madrilènes et plus généralement les Espagnols purent acquérir la conviction que Napoléon les avait sous-estimés en croyant qu’une telle armée serait suffisante pour dominer l’Espagne. Ils ne se seront pas trompés. 

Arnaud Batsale

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